MiraMIRAMémoire des Images Réanimées d'AlsaceCinémathèque régionale numérique
Souvent à l’insu des cinéastes amateurs, les films tournés à l'étranger captent l’air d’un temps instable et voué à disparaître. L’exemple du film de voyage de Gérard Guth, tourné en 1999 dans une Syrie qui n'a pas encore connu la guerre civile, les bombardements et les assauts de l'organisation terroriste Daech, souligne malgré lui une inclinaison du film amateur à un devenir-archive.
Prenant souvent la forme d’un carnet retraçant les destinations phares, anecdotes et visites guidées, les films de voyage tournés par des amateurs peuvent parfois paraître d'un intérêt limité pour le quidam. Ils mobilisent un inconscient collectif très marqué par le romantisme et les “industries du rêve” (publicité, photographie, cinéma professionnel, pour n’en citer que quelques-unes) dont il est difficile de s’émanciper (jardins d’Eden, plages luxuriantes, vallées montagnardes…). Ces imaginaires valorisent avant tout un certain sens du confort et du plaisir. Les images sont tributaires du regard du cinéaste qui évolue en même temps dans un paysage audiovisuel hérité des canons de beauté qu'on retrouve par exemple dans les cartes postales.
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Carte postale - Vieille ville de Damas, rue Droite, 1921 |
L’opérateur sélectionne ce qui mérite selon lui d’être enregistré, montré, revu. Les films de voyage sont ainsi le produit d’intérêts individuels quand bien même ils ne sont pas exempts de certains clichés exotisants. Qu’a-t-on donc à tirer de ce matériau si particulier ? C’est d’abord l’histoire d’une industrie qui s’y dessine. Majoritairement tournés dans les années 1960 et 1970, les films de voyage rendent en effet palpable l’essor du tourisme de masse et le développement des lignes de transport commerciales. Dès lors, des régions comme l’Amérique du Sud ou l'Asie du Sud-Est attirent un nouveau public issu des classes aisées ou ayant a minima les moyens de s’offrir des vacances à longue distance. Si leurs images servent avant tout à inscrire sur pellicule les temps forts de leurs excursions, elles laissent également transparaître une certaine sensibilité documentaire vis-à-vis des dynamiques socio-culturelles et politiques des pays visités.
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Gérard Guth, fonds Guth (1999) © MIRA |
Très près de nous, l’édification du mur de Berlin et ses drames inhérents - la mort de Bernd Lünder, étudiant berlinois abattu par les garde-frontières après avoir tenté de s'évader du secteur Est en franchissant le mur en 1961 - sont frontalement abordés par un cinéaste comme Henri Boltz (fonds Stirn) lors de son séjour à Berlin en 1965. Ses retranscriptions des lettres KZ (Konzentrationslager, camp de concentration) tagués sur le mur en dur et du mémorial de fortune de Bernd Lünder reflètent un état du monde ; celui de l’Allemagne d’après-guerre. Les films se déroulant dans les pays du Bloc de l’Est de jadis (Yougloslavie, Tchécoslovaquie, Bosnie, Hongrie, Bulgarie) prennent également le pouls d’un globe où s’opposent les modèles communistes et capitalistes. Ayant sans doute conscience d’être les témoins d’un monde fracturé, certains réalisateur·rices ont le souci de produire des images des traces et micro-événements qui participent plus largement à graver l’air de leur temps - ici, le contexte de la Guerre froide.
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Henri Boltz, fonds Stirn (1965) © MIRA |
Le film de voyage du cinéaste amateur Gérard Guth, tourné en Syrie à l’aube du second millénaire (1999), est un exemple évident sinon éloquent de la vocation de l’image amateur à un devenir-archive. Il est frappant de constater que la totalité des escales du parcours touristique empruntées par Gérard Guth étaient jusqu’à très récemment inaccessibles. En l’espace de seulement 25 ans, la Syrie a été complètement reconfigurée par la guerre civile (2011-2024). L’un des premiers instants du film plante le décor : un gros plan se fixe sur un portrait gigantesque de Hafez al-Assad, le président de la République arabe syrienne, placardé sur la façade d’un building dans le quartier résidentiel Mazzeh à Damas. Gérard Guth fait suivre ce premier aperçu d’une contre-plongée sur une fresque de propagande honorant le patriarche al-Assad et ses deux fils, l’aîné Bassel, colonel de l’Armée de l’air syrienne et Bachar, son successeur sanguinaire. A posteriori, ce culte de la personnalité du régime baasiste, déjà un mauvais présage en soi, semble annoncer l'imminence des conflits à venir. C’est d’ailleurs dans ce quartier, abritant le palais présidentiel, que les révolutionnaires kurdes mèneront les premières offensives.
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Culte de la personnalité du régime baasiste, Damas (1999) |
Après un passage obligé à la Grande Mosquée des Omeyyades, Gérard Guth sillonne les rues animées de Damas dont le diaporama sidère tant il se positionne à mille lieues des représentations désolées de la Syrie. On y découvre une ville qui déborde de vie, entre les souks bondés, les bouchons du trafic routier ou encore ces jeunes gens qui se prêtent avec engouement au jeu de la pose. Le film amateur permet en ce sens de proposer un regard alternatif sinon humain aux images de ruines auxquelles les médias traditionnels, de surcroît porteurs d’un regard occidental surplombant, nous ont accoutumés. C’est que la guerre et les destructions occasionnées à la fois par les bombardements russo-syriens et les pillages de l’État islamique ont considérablement mis à mal le souvenir d’une Syrie prospère.
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Dans les souks de Damas (1999) |
Supervisé par un guide, Gérard Guth arpente en toute liberté des sites classés au patrimoine mondial de l’UNESCO - de tout temps convoités par les voyageur·ses. Un bon nombre d’entre eux ont malheureusement souffert des conflits armés entre les unités baasistes, les forces kurdes et les islamistes. Le Krak des Chevaliers, château fort bâti à l’époque des croisades, fut par exemple le théâtre d’intenses combats entre les rebelles (qui en firent leur camp de retranchement) et les militaires, entraînant des dommages considérables dans l’église. Ils entraînèrent l’UNESCO à qualifier la forteresse « en péril » en 2013.
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Le Krak des Chevaliers en 1999 |
Sous le contrôle de Daech à partir de 2015, la cité antique de Palmyre connut un destin tragique. Les djihadistes minèrent littéralement le site pour y faire exploser des monuments originels comme le temple de Bêl et l’arc triomphal que les touristes observent d'un oeil fasciné dans le film de Guth.
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L'arc monumental de Palmyre en 1999, détruit en 2015 |
La ville d’Alep, deuxième de Syrie, où Gérard Guth filme la Citadelle, les thermes et la mosquée Khusraw (rasée en 2014), fut le champ de bataille le plus sanglant de toute la guerre civile. 21 500 personnes y trouvèrent la mort. Les frappes aériennes menées par les loyalistes et la Russie visèrent intentionnellement les populations civiles, les hôpitaux et la Défense civile syrienne, le principal organe humanitaire, avec notamment l’utilisation de barils d'explosifs largués par hélicoptère, d’armes à sous-munitions et chimiques. Parmi les lieux foulés par Gérard Guth, l’on peut aussi mentionner le cas d’Hama, l’un des derniers bastions armés de l’offensive rebelle avant le renversement de Bachar al-Assad le 8 décembre 2024 et l’institution du Gouvernement de transition mené depuis par Mohammed al-Bachir.
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Dans le centre-ville d'Alep (1999) |
À plus d’un titre, le film de voyage de Gérard Guth en Syrie dépasse son cadre testimonial et récréatif pour se charger d’une valeur archivistique qui participe à sauvegarder ce qui n’est déjà plus et ce qui pourrait ne plus être.
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