MiraMIRAMémoire des Images Réanimées d'AlsaceCinémathèque régionale numérique
Officier dans la section administrative spécialisée de Rouached pendant la guerre d’Algérie puis brasseur à Abidjan, en Côte d’Ivoire, et à Cotonou, en République du Dahomey (Bénin), Jean de Salve de Bruneton a tourné 18 films au format 8 et Super 8 mm entre 1959 et 1979. Située au tournant de la décennie des Indépendances ouest-africaines, sa collection témoigne de la série d’espérances et désillusions qui ont accompagné l’émancipation des anciennes colonies françaises.
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Portrait professionnel de Jean de Salve de Bruneton et son chien © Carinne de Salve de Bruneton, collection privée |
Jean de Salve de Bruneton naît le 8 avril 1934 à Neuilly-sur-Seine. Descendant d’une famille très aisée et éduquée, son avenir prodigieux paraît à première vue tout tracé. Dès la fin des années 1920, son grand-père, son homonyme, réunit notamment à Paris, dans le quartier du Gros Caillou, un groupe d’études participant précocement à la promotion de la psychanalyse jungienne en France. Après la guerre, qui freine sans surprise l’essor des mouvements intellectuels émergents, ses liens profonds avec le célèbre psychologue l’amènent à être nommé membre fondateur de l’Institut C.G Jung à Küsnacht, dans le canton de Zurich, dès son ouverture en 1948.
Jacques Bruneton, fils de l’aïeul et père du jeune Jean, se lance quant à lui dans des études de médecine. Dans un premier temps affecté au pôle chirurgie de plusieurs hôpitaux publics parisiens, il décide de s’établir dans une clinique privée à Montmorency. Il s'unit à Simone Verrière, vendeuse dans un magasin de marque de luxe à Paris, en 1934. Le couple a la joie d’accueillir son premier enfant, un fils baptisé Jean comme la plupart de ses ancêtres, suivi de près par une fille du nom de Marie-Claire.
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Jacques Bruneton, Simone Verrière et leurs deux enfants, Jean et Marie-Claire © Carinne de Salve de Bruneton, collection privée |
Basée à Paris, la famille Bruneton préserve malgré tout une affiliation ancestrale et somme toute particulière avec l’Alsace, issue de la branche paternelle, mais aussi avec la Drôme où elle possède un mas provincial à Dieulefit.
Jean semble à juste titre chérir ce dernier lieu, havre de repos bienvenu lors de ses retours momentanés en France, lui qui n’a eu de cesse d’enchaîner les voyages et les cadres de vie exotiques. Dans cet élan apprécié de retour aux sources, il choisit un peu malgré lui de venir s’installer définitivement à Mutzig, terre de bières en Alsace, en 1973.
Jean a parcouru et vécu dans trois immenses pays étrangers – pas si inconnus du fait de leur ancienne appartenance commune à l’Empire colonial français – en l’espace d’à peine quinze ans : respectivement en Algérie, en Côte d’Ivoire puis au Dahomey (actuel Bénin).
Féru de photographie, dont il fait lui-même les tirages, et de cinéma, il tourne une centaine de films amateurs en 8 et Super 8 mm entre 1959 et 1979. Composée majoritairement d’images de famille, en France et sur le continent africain, sa collection de pellicules n’est clairement pas exempte d’événements historiques éminents. Jean semble au contraire être conscient de l’historicité de certains instants. Et pour cause. En Algérie, le jeune homme sert l’armée française qui aspire coûte que coûte à contrôler la population et réprimer les fellaghas du FLN. En Côte d’Ivoire, en 1961, soit quelques mois après, dans une ambiance très différente, il se mêle aux festivités du premier anniversaire de l’Indépendance. En moins d'un an, Jean passe d’un pays où la sauvegarde de la souveraineté de l’Empire français est maintenue par la force (quitte à larguer des bombes et armes chimiques sur les civils) à un tout jeune État en apparence émancipé festoyant son autonomie récemment acquise. Un fossé conséquent sépare ces deux mondes et modèles de société. Dans l’opinion publique, la « décolonisation » signe le début d’une nouvelle ère en Afrique de l’Ouest et pour la France – au moment-même où le gouvernement français souhaite garder la main-mise sur l’Algérie. C’est au regard de cette transition lourde en dissonances – où l’on entretient l’illusion de la fin d’un « ancien » monde sans y renoncer catégoriquement – que les films de Jean de Salve de Bruneton se montrent particulièrement passionnants et éloquents.
Après son apprentissage à l'école de brasserie de Nancy où il obtient le diplôme d'ingénieur brasseur en 1956, Jean part effectuer son service militaire dans le 12e bataillon de chasseurs alpins, à Briançon, en octobre 1957. Ainsi titulaire du brevet de Préparation militaire supérieure (PMS), il devient élève officier de réserve. De janvier à juin 1958, après une formation de six mois à l’école militaire d’infanterie de Cherchell, il est affecté comme chef de section dans le djebel, puis en juillet 1959, comme officier dans la section administrative spécialisée (SAS) de Rouached, près de Constantine.
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Instaurées par le gouverneur général de l'Algérie, Jacques Soustelle, dès les premiers affronts de l'Armée de libération nationale, les SAS ont pour objectif de concentrer les habitants ruraux des wilayas (équivalent des collectivités territoriales) dans des camps fortifiés sous le contrôle de l’armée française. Cette verticalité du regard, relai symbolique du pouvoir, est particulièrement perceptible dans le film que lègue Jean de son épopée à Rouached. Reconnaissable à son port distinctif du calot blanc, l'officier Bruneton prend soin de retransmettre la vue panoramique et presque panoptique qu’offre la tour de contrôle aux mains des Français qui surplombe la SAS. Pratique pour épier et le camp et les montagnes où se réfugient les rebelles. Les centres apportent officiellement une assistance médicale et éducative aux habitants. Officieusement, elles cherchent à gagner les Algériens à la cause de la France et isoler les unités de l’ALN. Les militaires recrutent également les civils (principalement masculins) dans leurs rangs. L'ensemble de ces stratégies vise sans doute à provoquer des scissions internes. Les Algériens reclus dans les SAS, contraints de se soumettre à l’autorité coloniale, sont ainsi perçus comme des « traîtres à la patrie » - de mèche avec l’ennemi et à traiter comme tels.
C’est dans ce climat très anxiogène qu’en octobre 1959, la femme de Jean, Annette née Cadix, le rejoint à Rouached pour assurer les cours d’une classe d’enfants regroupant trois niveaux distincts dans des bâtiments préfabriqués. La normalienne y reste trois mois. Si un bon tiers du film porte sur la spatialité de la SAS, la focale de Jean se recentre rapidement près de son épouse, sise à son bureau de professeure, échangeant avec ses élèves pendant ou en marge des cours… Accusées de participer à des enjeux de propagande, ces actions pédagogiques, prises dans le contexte d’une guerre coloniale, revêtent des dynamiques sociologiques complexes à catégoriser. Le couple Bruneton semble d'autant plus nouer des liens affectueux avec les enfants de la commune. S’il est toujours difficile de tirer des conclusions hâtives à partir d’images par définition non exhaustives, savoir ce qui a poussé Madame Bruneton et ces non-appelés à partir en Algérie s’avère légitime. Sens du devoir, raisons humanitaires, besoin de reconnaissance… Ce groupe est loin de former un bloc homogène – ce qui nécessite d’analyser les motifs et expériences au cas par cas. L’exemple de la SAS – présent dans plusieurs fonds – incarne à la fois la richesse du film amateur, son inclinaison à ressusciter des mémoires oubliées, méconnues, et la très grande rigueur que requiert sa lecture (mise à distance des biais idéologiques, des jugements de valeur, contextualisation, étude comparative…).
En janvier 1960, Annette repart à Montereau, en Seine-et-Marne, pour accepter un poste d’institutrice et Jean quitte Rouached en avril 1960. C’en est fini du monde militaire. Il prend à nouveau le large une semaine seulement après la naissance de sa première fille, Carinne, le 15 juillet, après qu’on lui ait proposé un poste de directeur technique à la Société des brasseries de la Côte d’Ivoire (Bracodi) à Abidjan. L’Indépendance crée de nouvelles dynamiques économiques et managériales : la concurrence s’intensifie et le pays connaît déjà les balbutiements d’une crise systémique. Jean est chargé d’assurer le tournant de la société. De ce changement professionnel, on ne saura rien : Jean et Annette n’ont d’yeux que pour leur fille. Les jeunes parents s’amusent assurément de l’innocence de la nouvelle venue, un Jean hilare lui plaçant notamment une cigarette entre les lèvres pour répondre à sa curiosité tactile. Lorsqu’il confie sa caméra à sa femme, Jean ne peut s’empêcher de jouer les fanfarons, mettant à nu son esprit taquin communicatif. Plus généralement, les scènes familiales – très nombreuses – de la collection laissent apparaître une certaine spontanéité qui les recouvrent d’un vernis d’authenticité très immersif et attachant.
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De ses années à Abidjan avec Annette et ses deux filles, Carinne et Florianne (née en 1961), le cinéaste en herbe filme autrement les traces du renouveau politique insufflé par une Indépendance porteuse d’espérances. Bruneton n’hésite pas à s’improviser journaliste et à brandir son objectif à l’occasion de l’anniversaire de l’Indépendance de la Côte d’Ivoire en 1961, où le Premier Ministre français Michel Debré est reçu en grande pompe et le premier Président de la République ivoirienne, Félix Houphouët-Boigny, acclamé par la foule. Jean accentue longuement sa focale sur les détails architecturaux du flambant neuf Palais présidentiel d’Abidjan, ensemble de style classique conçu par des architectes français, mettant en exergue le flottement des pavillons ivoiriens sur sa façade. Félix Houphouët-Boigny n’a jamais dissimulé ses rapports diplomatiques très étroits avec la France. Fervent défenseur de la Françafrique, gouvernant en dictateur dès 1963 et maître des corruptions, l’homme politique a joué de ses sphères d’influence pour s’octroyer le pouvoir pendant plus de 30 ans. L’on peut lire ces extraits comme les germes prégnants du post-colonialisme.
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En septembre 1966, la famille quitte Abidjan pour Cotonou au Dahomey - qui deviendra le royaume du Bénin en 1975. Jean coordonne la direction technique de la Société béninoise de brasseries (Sobrado). Annette enseigne quant à elle dans le secondaire à l'école française de Cotonou. La voiture familiale arrive d’Abidjan par bateau avec transbordement sur une pirogue jusqu’à Cotonou. Le 1er janvier 1967, Gilles, leur benjamin, naît à Cotonou au son des tam-tams dans la rue. En mai 1967, la famille embarque à bord du célèbre paquebot Mermoz pour ses vacances en France. Friande des QG du tourisme de luxe clairement destinés à une clientèle européenne et bourgeoise, elle séjourne volontiers à l’hôtel Ivoire à Abidjan-Plateau – auquel Jean consacre un film entier, naturellement subjugué par ses piscines creusées et ses décors ultra-chics - ou l’hôtel Tropicana à Lomé (Togo).
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À Cotonou, la vie est rythmée par le travail, les études des enfants et la plage le dimanche. Jean consacre beaucoup de temps au développement de photos en noir et blanc qu'il prend lors de ses déplacements et explorations dans le nord du Dahomey et la sous-région. Le 26 octobre 1972, la famille apprend qu'un coup d'État a été mené par le major Mathieu Kérékou. Dans un premier temps, les Français sont invités à rester à leur domicile en attendant que la situation se stabilise. Mais le pays se fragilise et les expatriés commencent à quitter le pays. Pour que Carinne, Florianne et Gilles puissent mener à bien leurs études, la décision est prise de rentrer définitivement en France en juillet 1973 - quelques mois seulement avant l’instauration du parti d’État d’inspiration marxiste-léniniste. L’obédience communiste de Kérékou et son soutien au Front Polisario de libération du Sahara occidental dégradent clairement ses rapports avec la France. Le gouvernement de Valéry Giscard d’Estaing craint la propagation du marxisme dans la région ouest-africaine qu’il continue insidieusement à administrer. Avec Félix Houphouët-Boigny, Gnassingé Eyadéma (Togo), Joseph-Désiré Mobutu (Zaïre) et Hassan II (Maroc), il organise un énième coup d’État qu’il confie au mercenaire français Bob Denard le 16 janvier 1977. Ce sera l’opération Crevette et elle échouera lamentablement. Kérékou gouvernera jusqu’en 2006.
En octobre 1973, la famille pose donc ses valises à Mutzig (Bas-Rhin) où Jean prend les rênes techniques de la brasserie Mutzig. Il aura là encore à gérer une période de transition après le rachat par Heineken en 1972 qui entraîne des grèves à répétition.
À l’âge de 45 ans, Jean décède tragiquement d’une tumeur au cerveau en 1979, suivi de près par son père Jacques. On les revoit ainsi piétiner le sable de Biarritz sous un soleil estival, piquer une tête dans le golfe de Gascogne dans leur premier film tourné à une époque indéterminée : peut-être pendant la drôle de guerre. Simone, la matriarche, tempère les premières comédies de Marie-Claire qui refuse de se baigner. Jean regagne la plage. Et puis vient ce regard face caméra, filmé en très gros plan, ce bref laps de temps où les yeux cavaliers de Jean se fixent sur la pellicule et la rétine comme un arrêt sur image.
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Jean de Salve de Bruneton dans l'unique film de son père Jacques, 1940 env. © MIRA |
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Jean et son père Jacques à la Moutonnette (Dieulefit) © Carinne de Salve de Bruneton, collection privée |
Dans les années 1980, on croisera à nouveau Annette aux côtés de ses petits-enfants dans les films tournés par son gendre, Christian Grappe, père de Marjolaine à qui MIRA doit le don précieux du patrimoine filmique de son grand-père - qui continuera à exister de mille façons.
Je tiens à remercier Carinne et Florianne de Salve de Bruneton, filles du cinéaste, pour leurs précisions indispensables sur la vie respective de leurs parents et pour le temps qu’elles m’ont généreusement accordé, Marjolaine Grappe, petite-fille de Jean, pour le don de ses films et la mise en contact avec sa mère et tante, Tramor Quemeneur et Yves Frey, historiens de la guerre d’Algérie, pour l’apport de leurs connaissances scientifiques sur les sections administratives spécialisées.
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