MiraMIRAMémoire des Images Réanimées d'AlsaceCinémathèque régionale numérique
Certainement tournée en 1936, la première séquence du film de Robert Charles Weiss donne à voir plusieurs visites de François de la Rocque en Alsace - à Rouffach, Zinswiller et Wissembourg. Glorifié pour sa bravoure lors de la Grande Guerre, le colonel de la Rocque connut une forte popularité dans l’entre-deux-guerres, d’abord avec sa ligue des Croix-de-Feu, une association d’anciens combattants, puis avec son Parti social français, depuis considéré comme le premier parti de masse français. Ces rares images d’archives documentent l’émergence de son mouvement et son écho en Alsace, pris dans l’élan du Front populaire. Elles ont été exploitées et recolorisées pour le documentaire 1936, le Front populaire – Entre joie et colères, réalisé par Fabien Béziat et Hugues Nancy, disponible en replay sur France TV.
Dans sa compilation de scènes filmées en amateur - Fêtes militaires et Occupation, extraordinaire fresque de la Seconde Guerre mondiale en Alsace retraçant notamment l'évacuation des Alsacien·nes dans le Sud-Ouest de la France, la politique de nazification après l'Annexion de la région, les dégâts des bombardements américains à Strasbourg, les défilés solennels de la Libération à Strasbourg ou encore la réinstallation du monument et des cendres du général Kléber, le directeur de la corderie Weiss à Strasbourg, Robert C. Weiss, consacre les trois premières minutes de ce document historique à une tournée du colonel de la Rocque en Alsace. Le président du tout jeune Parti social français y tient notamment des meetings à Rouffach et Zinswiller. Dans un dernier extrait coloré, il se recueille au Geisberg à Wissembourg, colonne érigée à la mémoire des soldats tombés pour la France en 1870, avant son dynamitage par les Allemands en 1940. MIRA vous propose de revenir sur ces quelques extraits témoignant de l'ascension de de la Rocque dans les années 1930 et sa popularité en Alsace.
Issu d’une famille de tradition militaire, François de la Rocque se forme à l’École spéciale militaire de Saint-Cyr en 1905 avant de faire rapidement carrière dans l’armée française. Il sert au Maroc avant et pendant la Première Guerre mondiale. Le futur lieutenant-colonel de la Rocque gagne très tôt les faveurs des anciens combattants de guerre. Comme eux, il a connu les horreurs du front et la dureté des tranchées. C’est sans surprise que, galvanisé par ses anciens frères d’armes, l’officier de la Rocque s’engage politiquement auprès des Croix-de-Feu, une association très élitiste de vétérans français, créée en 1927. En Alsace, comme en « France de l’intérieur », l’organisation rencontre des débuts laborieux. Pourquoi ? En 1926, le Vatican ordonne la rupture complète de ses fidèles avec l’Action française. Il condamne également sept œuvres de Charles Maurras, chef spirituel des Camelots du Roi, connu pour son irréligion féroce. La mesure papale vise ainsi à endiguer l’influence exponentielle du retour à la monarchie de Maurras. Les années 1920 voient en effet naître un certain rapport de proximité entre les rangs de l’Église et les sièges de l’Action française. L’opinion publique assimile même souvent les Camelots du Roi aux hiérarques catholiques. Cette excommunication du Saint-Siège porte un coup sévère à l’Action française et plus globalement à l'extrême droite émergente (Le Faisceau, financé par Mussolini, calqué sur son premier parti, prédécesseur de son Parti national fasciste, la Ligue des patriotes, La Légion...). Dans la très religieuse Alsace, ses répercussions ont un effet immédiat et drastique – entraînant un déclin spectaculaire de l’Action française. Même s'il reste marginal, le soutien d'une partie des Alsacien·nes au groupuscule royaliste s'explique par les critiques acerbes de l'Action française contre la concentration étatique du Cartel des gauches (gouvernement en place) qui cherche par tous les moyens à défaire les caractéristiques administratives régionales dont le droit local spécifique à l'Alsace. Réintégrés au territoire après avoir été Allemands par la contrainte pendant près de 50 ans, la France ayant abandonné la région aux mains de l'ennemi, l'Alsace et ses habitants se sentent peu écoutés et compris par leurs compatriotes. La stigmatisation française des Alsacien·nes est encore fréquente dans l'entre-deux-guerres. Pour y mettre fin, certains redoublent d'efforts pour prouver à la fois leur patriotisme et leur francophilie au reste du pays - ce qui les amène parfois à emprunter des voies radicales.
L’excellente santé très éphémère de l’industrie française entre l’été 1927 et l’automne 1930 modère un temps les inquiétudes dominantes de l’après-guerre. La dynamique sociale favorable à la capitalisation des entreprises, qui fait rentrer de l'argent dans les foyers, freine l’effervescence des voix réactionnaires. Fondé dans ce climat peu avantageux (pour eux), les Croix-de-Feu n'ont donc pas de réelle influence. Comme l’association refuse en plus d’admettre dans ses rangs les anciens soldats de l’armée allemande, l’Alsace y est particulièrement réfractaire. Mais l’élection de de la Rocque à la présidence du mouvement, en 1931, combinée à la misère du krach boursier de 1929 et un nouveau scandale étatique, change radicalement la donne.
C’est lui qui transforme l’association en une organisation dotée d’un embryon de programme politique qui recycle certains des thèmes chers à la droite dure : l’appel à un gouvernement autoritaire, la critique du parlementarisme, le renforcement de la défense face au danger allemand, la défense des valeurs traditionnelles et l'union des classes contre les marxistes, trotskystes, socialistes - les « rouges » staliniens. Par ailleurs, on doit à de la Rocque la devise « Travail, famille, patrie » - troquée mais bien visible dans le film de Weiss, pendant un meeting.
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Le colonel de la Rocque durant un meeting du Parti social français à Rouffach - Robert C. Weiss, fonds Weiss © MIRA |
L'apport le plus durable des Croix-de-Feu réside sans doute dans leur modernisation des méthodes d'organisation politique. Le mouvement développe un encadrement local dense, utilise massivement la presse et la propagande, organise des services sociaux et d'entraide. Il cherche enfin à mobiliser les classes moyennes et populaires, et non plus seulement les castes conservatrices. Cette stratégie préfigure en fait les partis de masse modernes. En 1933, conscient du particularisme alsacien-mosellan (ou fin démagogue), le colonel a l’idée d’ouvrir le recrutement aux anciens combattants alsaciens-lorrains de l’armée allemande sous la forme du Regroupement national autour des Croix-de-Feu : de quoi convaincre les Alsaciens jusqu’ici récalcitrants. En 1935, on dénombre déjà onze sections de Croix-de-Feu dans le Haut-Rhin – Colmar, Mulhouse, Orbey, Guebwiller, Thann, Munster, Saint-Louis, Neuf-Brisach, Ribeauvillé, Turckheim et Sainte-Marie-aux-Mines – ainsi que deux dans le Bas-Rhin – Strasbourg et Haguenau. Son attachement rigoriste à la foi catholique et l’affichage de sa sensibilité au particularisme de la région lui assurent une notoriété singulière en Alsace. À la différence du Cartel des gauches et des gouvernements successifs depuis 1918, qui cherchent à recentraliser l'Alsace en la contraignant fortement à renoncer à son identité par l'abrogation du droit local, le colonel de la Rocque s'attire la sympathie des Alsacien·nes en militant pour la sauvegarde du régionalisme. En 1937, par exemple, il propose un référendum aux Alsacien·nes pour sonder leur soutien à la proposition de loi de l'Assemblée nationale qui vise à instituer une heure d'école supplémentaire aux enfants alsaciens réservée à l'apprentissage du français. Cette annonce reçue comme une discrimination scandaleuse et le signe d'un mépris à l'égard des Alsacien·nes déclenche un véritable tollé et le référendum de de la Rocque obtient plus de 90% de NON. Peut-être malgré lui, de la Rocque surfe sur la méfiance des Alsacien·nes envers les ordres provenant de la France de l'intérieur à ses propres fins. D'autant plus que ses principaux concurrents sont les autonomistes alsaciens, dont il se démarque par son rejet catégorique d'une région émancipée du reste du territoire, et les conservateurs catholiques dominants.
Dans une très rare séquence en couleur tournée par le cinéaste amateur Robert Charles Weiss, dirigeant d'une corderie à Strasbourg, l’on observe de la Rocque déposer une couronne de fleurs aux pieds du monument du Geisberg à Wissembourg. Celui-ci, inauguré le 17 octobre 1909, honore la mémoire des soldats tombés à Wissembourg en 1706, lors de la succession d’Espagne, en 1744, lors de la guerre de succession d’Autriche, en 1793, lors de la bataille remportée par le général Lazare Hoche, en 1870. S’il est difficile de dater cette scène avec exactitude, l’on peut au moins certifier qu’elle a lieu avant la drôle de guerre - entre 1936 et 1939. Après l’annexion de fait de l’Alsace en juin 1940, les Allemands réclamèrent en effet le dynamitage du monument commémoratif. Seul le coq ornemental – symbole de la France – qui surplombe la colonne survécut au ratissage. Sauvé et conservé par des habitants, il regagna sa place d’origine au sommet de la reproduction du monument (reconstruit en 1960).
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Les partisans du colonel de la Rocque posent pour un portrait de groupe aux pieds du monument du Geisberg à Wissembourg - Robert C. Weiss, fonds Weiss © MIRA |
La composition des plans, le groupe de partisans posant spécialement devant l’objectif de Weiss, la très courte distance séparant le lieutenant de l’appareil, parfois figuré en gros plan ou de profil, ne cesse de questionner : est-ce que Weiss, connu pour être un féru de cinéma, fut chargé de couvrir les campagnes de de la Rocque en Alsace ? Jouait-il un rôle dans l’administration du Parti social français ? Qui sont les hommes encostumés autour du colonel ? S’agit-il de vétérans accompagnés de leurs descendants ou des premiers adhérents du PSF ? Ou peut-être les deux à la fois ? En 1936, le destin des Croix-de-Feu est reconfiguré par un tumulte social qui secoue l’ensemble du pays : le Front populaire.
Le Front populaire naît dans un contexte de crise économique, sociale et politique. La montée des ligues nationalistes et les manifestations du 6 février 1934 suscitent chez de nombreux républicains la crainte d'une dérive fasciste. Les rassemblements des ligues, parfois croisés, réunissent des milliers de militants dans les artères principales des grandes villes comme Strasbourg, Mulhouse ou Colmar. Des démonstrations de force qui consistent à intimider par le nombre. Mais elles croisent vite la route des antifascistes tirant le signal d'alarme contre la convergence des dictatures voisines - franquisme, fascisme mussolinien, nazisme - et l'influence grandissante de leurs idéologies en France. Dans les années 1930, on assiste effectivement à l'émergence d'une myriade de groupuscules d'extrême droite et d'extrême gauche, un terrain propice aux ratonnades et rixes réguliers, qui fait craindre une guerre civile. En réaction, les principaux partis de gauche se rapprochent : la Section française de l'Internationale ouvrière (SFIO), le Parti radical et le Parti communiste français, qui soutient la coalition sans participer au gouvernement. Cette alliance remporte les élections législatives d'avril-mai 1936. Le 4 juin 1936, Léon Blum devient ainsi président du Conseil, premier socialiste à diriger un gouvernement en France. Son arrivée au pouvoir s'accompagne d'une vague de grèves avec des occupations d'usines sur tout le territoire français où l’on réclame de meilleures rétributions et des congés payés. Le gouvernement favorise alors la négociation d’accords entre syndicats et patrons. Signés dans la nuit du 7 au 8 juin 1936 à l'Hôtel Matignon, les fameuses lois Matignon prévoient notamment des augmentations de salaires, la reconnaissance du droit syndical, l'élection de délégués du personnel, l'ouverture de négociations collectives et des temps de repos gratifiés. Dans cette France déchirée entre les « salopards en casquette » et « salopards en béret », le Front populaire décide également de mettre au pas les mouvements d’extrême droite en signant des décrets de dissolution le 18 et 23 juin 1936 ; criminalisant officiellement les ligues.
C’est dans ce contexte que les Croix-de-Feu disparaissent… Pour revenir sous l’étiquette du Parti social français (PSF), lancé par de la Rocque au lendemain de l’institution des décrets. Face au Front populaire, de la Rocque adopte une attitude contradictoire avec son PSF. Anti-bolchévique acharné, il s’oppose principalement à la lecture marxiste de la lutte des classes. Bien qu’il admette la nécessité des réformes sociales, il défend coûte que coûte une conception corporative des négociations entre patrons et ouvriers. Son discours est en cela très proche de celui du principal syndicat catholique, farouchement hostile aux cégétistes du Front populaire. La CFTC, comme la plupart des ennemis du Front populaire, considère l’alliance et ses partisans comme le fruit d’un complot soviétique. De la Rocque adopte une posture centriste en cherchant à s’isoler des méthodes insurrectionnelles des milieux d'extrême droite les plus virulents comme la Cagoule, groupuscule dissident de l’Action française planifiant des attentats terroristes afin d'incriminer les communistes, le Francisme, d'inspiration fasciste, ou bien le Parti populaire français (PPF), piloté par l’ancien leader communiste Jacques Doriot qui prendra part au régime de Vichy. En 1934, de la Rocque ne prend pas part au Front national (confédération de ligues nationalistes) et refuse de s’associer au Front de la liberté que Doriot lui propose en 1937. Il abhorre autant le communisme que le nazisme dont il décrie prématurément la folie expansionniste.
Pourtant, il joue manifestement sur deux tableaux, prenant le risque de passer pour un lâche auprès de ses plus proches collaborateurs mais acceptant de recruter dans ses rangs des fascistes et antisémites notoires. Quelques éléments certes discrets mais notables permettent de décrypter les premières images du film de Weiss. L’on voit le colonel être accueilli par une foule d’admirateurs à Rouffach à la sortie d’un bâtiment administratif. Parmi ces adorateurs, quelques hommes portent des bérets – à une époque où ce couvre-chef est le symbole de la lutte contre les « casquettes », c’est-à-dire les ouvriers – sur lesquels est inscrit l’acronyme : « E. V. P. ». Le service d’ordre du PSF, les « Équipes volantes de propagande », habillées de cuir, reprennent les fonctions des Dispos, les unités paramilitaires des Croix-de-Feu.
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Robert C. Weiss, fonds Weiss © MIRA |
Dans sa stratégie de construction d’une contre-société défiant la République, le colonel compte sur ses militants pour jouer le rôle de francs-tireurs au service du patronat. Ce sont les « briseurs de grèves ». S’il intime à ses troupes de ne pas intervenir pour déloger les ouvriers des usines occupées au printemps 1936, les membres du PSF passent à l’action dès l’automne pour remettre au travail par la force les derniers grévistes. Les travaux sur le PSF montrent que l’Est de la France constitue l’une des zones d’influence de de la Rocque. La Moselle voisine figure même parmi les départements où le parti est le mieux implanté. Comme l’attestent le meeting filmé par Weiss et les actualités des quotidiens alsaciens, les visites de de La Rocque en Alsace attirent des foules importantes - hommes comme femmes - et témoignent d’un réseau militant actif dans les principales villes et dans plusieurs zones rurales.
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Robert C. Weiss, fonds Weiss © MIRA |
Les groupuscules fascistes, nationalistes et parfois pro-nazis comme le francisme, les Jeunesses patriotes (dont un certain Pierre Pflimlin fut le responsable très actif de la section Bas-Rhin), le PPF et la Solidarité française n’ont joué qu’un rôle mineur en Alsace et se sont rapidement essoufflés au profit du PSF : ils n’ont jamais réussi à s’implanter localement malgré les multiples tentatives d'union comme Force nouvelle ou le Front national. Souvent perçu comme le premier parti de masse français, réunissant plus d’un million de partisans en 1939, le PSF s’est vite imposé comme une alternative crédible et structurée à la droite de l’hémisphère.
Porteur d'une ligne transpartisane, il a de plus bénéficié du transfert d’une grande majorité des anciens adhérents et orphelins des ligues les plus tempérées aux plus radicalisées dans ses rangs. C’est pourquoi de la Rocque, personnage paradoxal, continue à faire débat entre les historiens. Certains pensent qu’il a lourdement contribué à semer les graines d’un « fascisme à la française » - le plaçant ainsi à l’extrême droite de l’échiquier politique - tandis que d’autres estiment que sa ligne le rapproche davantage d’une droite autoritaire dont le gaullisme des années 1950 a hérité. S’il avait de fortes chances de remporter les élections législatives de 1940 ou du moins d’obtenir de bons scores, l’entrée en guerre l’a empêché de concrétiser ces prédictions. Engagé dans la Résistance pendant la Seconde Guerre mondiale, mort pour la France, de la Rocque s’est éteint en 1946, des suites de sa déportation par la Gestapo et son internement en 1943, emportant son mouvement avec lui.
Bibliographie
Antoine Beckius, Convaincre, propager, mobiliser : une étude comparatiste des structures et pratiques militantes du Parti social français et du Parti populaire français, École nationale des chartes, 2025
Maurice Carrez et Claude Mislin, L'extrême droite en Alsace et en Moselle 1919-1945, La Nuée Bleue, 2026
Claude Keiflin, L'été 36 en Alsace. Des grandes grèves aux premiers congés payés, La Nuée Bleue, 1996
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