MiraMIRAMémoire des Images Réanimées d'AlsaceCinémathèque régionale numérique
En 2016, 22 films Super 8 et une bande son sont déposés dans les locaux de MIRA, pour le compte de Jean-Paul Rusch, Strasbourgeois d'origine, installé dans le sud de la France depuis les années 1980. MIRA conserve 11 bobines, principalement des chroniques sonorisées de voyages aux quatre coins du globe entre 1965 et 1982.
En 2023, Jean-Paul Rusch décède à Cannes, avant que ses films n'aient pu être documentés. En attendant de collecter plus d'informations, les films sont la seule trace en notre possession pour brosser le portrait du couple.
On y découvre notamment une étonnante partie de bowling entre amis, dans ce qui semble être un sous-sol privé, aménagé dans une ambiance très seventies. Une autre bobine est entièrement dédiée aux détails architecturaux de la cathédrale de Strasbourg, dévoilant un intérêt pour le patrimoine bâti qui se confirme à travers les autres films du fonds, dédiés aux voyages à l'étranger.
Les films de voyage de Paulette et Jean-Paul Rusch font écho à d'autres documents des collections MIRA : on retrouve les mêmes destinations de voyage internationaux à la mode auprès des classes aisées de l'époque. Les États-Unis, le Népal, l'Asie du Sud-Est ou l'incontournable Égypte sont inscrites au carnet de voyage. On y voit souvent les mêmes sites, les mêmes hôtels à l'architecture moderniste et le même discours vantant le dépaysement et l'exotisme culturel.
Mais, ce qui rend la collection Rusch particulière, c'est la dimension très personnelle que proposent ces films, en mettant en scène le couple autant que la destination de vacances. Ces images sonorisées s'accompagnent d'une chronique détaillée qui nous offre un compte-rendu très précis d'expériences de tourisme dans une société qui s'oriente de plus en plus vers une économie de services et de loisirs.
Les films du couple Rusch témoignent avant tout d'une soif de découverte. Parmi les films numérisés par la cinémathèque, 9 immortalisent de grands voyages, de l'Égypte à l'Inde et du Mexique au Népal.
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Photogrammes issus des films : Viv(r)e l'Amérique (2), Voyage en Égypte (1), Voyage en Asie du Sud (1) |
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En 1978, leur film Voyage en Asie du Sud débute ainsi : « À la recherche de la connaissance du monde, nous allons découvrir le Népal et l'extrême Orient ». Dans l'introduction de leur chronique d'Égypte (1974), Jean-Paul Rusch se met en scène, plongé dans ses livres et brochures, préparant sérieusement un voyage à la « découverte du monde ». On le voit empaqueter sa caméra et les pellicules nécessaires à la confection de son carnet de voyage filmé. La plupart du temps, Jean-Paul filme, Paulette prête sa voix au commentaire rédigé avec soin, enregistré et synchronisé sur les images à posteriori. En complément des nombreuses mappemondes détaillant précisément les géographies de leurs destinations et les itinéraires empruntés, les commentaires de Paulette sont très documentés : histoire, géopolitique, ethnographie, architecture et urbanisme... les films du couple témoignent d'une volonté de transmettre les connaissances acquises par le voyage.
C'est sans doute dans leur film sur l'Égypte que cette ambition est la plus marquée. Héritier de la passion européenne pour l'égyptologie, le commentaire dépeint le pays comme berceau civilisationnel, insiste sur les merveilles antiques. Le traditionnel plan posé devant les Pyramides de Gizeh est accompagné des dates de construction, des noms des souverains en charge, des techniques de fabrication sans oublier les explications détaillées sur la fonction symbolique de ces édifices. Le couple se sert de ses films pour partager ses connaissances nouvelles, présentées comme une des vertus clés du voyage.
Derrière sa caméra, Jean-Paul redouble également d'efforts pour capturer les plans qui traduiront la curiosité du couple et leur soif de découverte. Il prend toujours soin d'enregistrer les déplacements en avion, en bateau, bus ou voiture. Ces travellings embarqués traduisent la quête, toujours en mouvement, d'expériences nouvelles. Il filme également son épouse, à la découverte de l'artisanat local lors de nombreuses visites d'étals de marché. Au Mexique, Jean-Paul et Paulette assistent à un rodéo. Cette très belle séquence témoigne, chez Jean-Paul, d'une envie de créer une scène de cinéma. Celle-ci démarre dans le public. Plusieurs caméras amateurs captent le spectacle, comme celle de Jean-Paul, assignées à un fauteuil dans les gradins. Pourtant, il tente de varier les cadres et les angles de prise de vue autant que possible pour traduire une expérience plutôt qu'un spectacle formaté pour les touristes. Si la prise de vue photographique ou le film consiste beaucoup, comme dans les autres fonds des collections MIRA, à glaner des images symboles, les Rusch s'appliquent à en donner leur interprétation personnelle.
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| Photogrammes issus du film : Voyage au Mexique (2) Jean-Paul Rusch, fonds Rusch © MIRA |
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Ce qu'en bons touristes, nous avons fait : marchandisation de l'Autre
Il n'en demeure pas moins que Jean-Paul et Paulette Rusch sont des touristes. S'ils narrent leurs voyages comme de grandes aventures, ils ne cachent pas le cadre transactionnel dans lequel ils glanent leurs images et leurs expériences. À chaque instant, leur chronique oscille entre une quête d'enrichissement et d'éducation et le plaisir hédoniste d'un voyage pour soi.
Si le couple a soif de connaissances, il recherche également le spectacle et le dépaysement que lui offre un exotisme soigneusement mis en scène. Les « horizons lointains » promus dans les brochures touristiques leur sont présentés dans plusieurs scènes où le folklore local se donne en spectacle. C'est le cas au Mexique (cf. photos ci-dessus) mais également à Bali ou en Égypte (cf. photos ci-dessous) où la caméra de Jean-Paul capture la grâce de danses traditionnelles ou la performance du joueur de pipeau qui existent pour l'œil des touristes. À l'inverse, le groupe de voyageurs dont font partie Paulette et Jean-Paul Rusch tournent parfois leur caméra (et leur attention) sur les locaux lors de visites de villages ou aux abords des sites touristiques, capturant l'« Autre » avec plus ou moins de distance. Force est de constater que cette fascination pour l'altérité est moins présente dans le monde occidental : les bobines dédiées aux USA s'attardent plutôt sur les paysages. L'unique scène de spectacle filmée est capturée dans l'artificialité d'un parc à thème.
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| Photogrammes issus des films : Voyage en Asie du Sud (1), Voyage en Asie du Sud (2), Voyage en Égypte (2) Jean-Paul Rusch, fonds Rusch © MIRA |
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Le commentaire audio enregistré par Paulette Rusch offre une description très claire de la position qu'elle s'assigne, les expériences qu'elle souhaite vivre et les conditions qu'elle exige pour la réussite de son voyage. Elle n'hésite pas à se désigner elle-même comme une « bonne touriste » qui arpente les marchés à la chasse « comme partout » aux « classiques souvenirs pour touristes ». Ces relations avec les populations des lieux visités sont également dépeintes sans fard, comme des échanges inscrits dans une relation entre consommateurs et fournisseurs d'« expériences ». Elle explique, non sans exprimer sa frustration, qu'il lui faut payer un homme pour le droit d'en capturer le portrait ou pour filmer un musicien de rue.
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| Photogrammes issus des films : Voyage en Asie du Sud (2), Voyage au Mexique (2), Voyage au Mexique (1) Jean-Paul Rusch, fonds Rusch © MIRA |
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Les images et les commentaires audio des films de Paulette et Jean-Paul Rusch constituent, par cette franchise même, des documents précieux sur les mécanismes de l'expérience de tourisme. Il s'agit d'une rencontre avec l'Autre, mais elle est hiérarchisée de sorte à s'effectuer selon les termes et pour le plaisir du visiteur. Ainsi, dans un même récit, Paulette est capable de s'enthousiasmer du mode de vie de ses hôtes, qu'elle décrypte comme des vestiges de temps immémoriaux, et de se plaindre des conditions vétustes de son voyage. Malgré l'objectif annoncé de partir à la découverte du monde, le couple Rusch souhaite également une expérience de plaisir. Les époux cherchent à la fois le dépaysement, et le confort... avec sans doute, malgré tout, une préférence pour le confort ! Plusieurs séquences sont dédiées aux grands complexes de tourisme où Paulette se réjouit de retrouver la civilisation après d'éprouvantes, bien que stimulantes, excursions à la découverte de l'Autre. Ces nombreuses scènes où la caméra s'attarde sur des jardins paradisiaques et des piscines ensoleillées nous offrent des représentations très précises du luxe des complexes hôteliers qui se développent alors pour répondre aux demandes des riches Occidentaux toujours plus nombreux. C'est là tout le paradoxe de l'activité de tourisme : l'envie d'ailleurs mais selon ses termes à soi.
Et si on trouvait dans le fonds Rusch les prémices du tourisme tel que nous le connaissons (et, parfois, le fustigeons) au 21e siècle ?
Car si ces films sont une collection de cartes postales présentées comme le comble de l'exotisme, ce sont aussi un portrait de Paulette Rusch sous toutes ses facettes. Cet aspect est particulièrement marquant dans deux films tournés aux Îles Canaries et au Mexique où la figure de cette élégante blonde organise quasiment tous les cadres et mouvements de caméra de son mari. Même lorsqu'il semble commencer sur un paysage remarquable, la caméra finit par trouver sur son passage, Paulette, posant, impeccablement apprêtée, dans ce décor de rêve.
On découvre le secret de cette élégance qui n'a rien à envier aux publications Instagram d'aujourd'hui, dans l'introduction du film sur le voyage du couple en Égypte. Pendant que Jean-Paul se renseigne sur le pays, Paulette coordonne soigneusement ses tenues. On la retrouve donc, robe et fichu assortis, posant parmi les ruines antiques ou à dos de dromadaire.
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| Photogrammes issus des films : Voyage au Mexique (1), Voyage au Mexique (2), Voyage en Égypte (2) Jean-Paul Rusch, fonds Rusch © MIRA |
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Les commentaires très personnels de Paulette Rusch sur des images autrement plus conventionnelles, inscrivent l'acte de faire un film comme une mise en scène de soi autant qu'un portrait de l'ailleurs. Alors que Jean-Paul s'évertue à capturer les images attendues de temples hindouistes et des chutes du Niagara, Paulette nous livre ses impressions plus personnelles sur les villes arpentées, les mets locaux proposés, sa fatigue, ses difficultés à supporter la chaleur ou les foules.
L'utilisation de la musique reflète également ces allers-retours entre documenter la destination et se l'approprier pour en faire son récit à soi, entre sons enregistrés sur place et tubes de la musique classique, entre mélodies pop et sonorités exotiques. Car si les images sont celles des pays où elles furent tournées, elles s'agglutinent pour former des films qui sont bel et bien les récits de celles et ceux qui sont allé·e·s les collecter. Voyager, c'est aussi pouvoir ramener chez soi, des souvenirs matériels ou non, à faire siens et à partager avec ses proches restés à la maison.
Souvent, les films de voyage des collections MIRA sont réemployés pour parler des destinations traversées. Arrachés à leurs contexte de production, ils prennent sens comme témoignages rares et fascinants de destinations lointaines qui répondent non seulement à notre soif d'ailleurs dans l'espace, mais aussi dans le temps. Mais les films du couple Rusch, par la saturation visuelle et sonore, de remarques personnelles de la part du couple, nous offrent encore autre chose : ils nous tendent un miroir vers ce qu'a été et, partiellement, ce qu'est toujours le tourisme international, un ailleurs mis en scène pour faciliter l'expérience d'appropriation selon ses propres termes.
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