MiraMIRAMémoire des Images Réanimées d'AlsaceCinémathèque régionale numérique
Le fonds Roussel, composé de 24 pellicules couleurs, pour la majorité sonores, filmés au format Super 8 entre 1969 et 1986, est l’œuvre d’un amateur passionné et autodidacte. Militaire de carrière en poste à Dijon, Yves Roussel tourne principalement sa caméra vers ses proches pour documenter sa vie de famille. L’originalité de cette collection réside dans la manière dont cette pratique domestique de l’image se conjugue à une démarche créative poussée. Chacun de ces films est façonné par le langage formel singulier du cinéaste, développé au fil des années, entre humour et poésie.
La famille est au cœur du cinéma d’Yves Roussel. Pendant plus de quinze années, on peut ainsi observer grandir les enfants du filmeur et tout particulièrement la plus jeune, que l’on suit depuis sa naissance en 1971 jusqu’à son adolescence au milieu des années 1980. Les trois enfants sont ainsi omniprésents dans les images, à différents stades de leurs vies, tout comme la compagne d’Yves Roussel. Celle-ci est représentée en tant que figure maternelle, mais le cinéaste pose également un regard amoureux sur elle, qui se manifeste à travers de beaux portraits, pris au naturel. Enfin, il apparaît lui-même à de multiples reprises à l’image, en compagnie de ses enfants. On trouve notamment de belles séquences tournées quelque temps après la naissance de la benjamine, encore nourrisson, entourée de ses deux parents (voir Naissance et premières années de la petite dernière). La plupart du temps, c’est madame Roussel qui passe de l’autre côté de la caméra, nous permettant de découvrir le filmeur dans son rôle de père, en promenade le dimanche poussant le landau, lors de repas de Noël, ou lors de moments de complicité et de tendresse avec ses enfants.

Yves Roussel, fonds Roussel © MIRA
La caméra enregistre ainsi des moments symboliques et rituels de la vie des petits, comme les premiers pas, les fêtes d’anniversaire, la chasse aux œufs de Pâques, le carnaval de l’école, ou encore l’obtention d’un beau vélo couronnant la réussite au brevet des collèges. Le père documente aussi les divertissements des enfants, parfois déguisés, grimpant dans les arbres, ses fillettes jouant dehors à la dînette, les nombreux tours à vélos au pied de l’immeuble, les bêtises avec le chat, les galipettes dans l’herbe, etc. La réalisation du film semble parfois même faire partie du jeu : par exemple, lors d’une journée de Pâques passée en nature, le filmeur et ses enfants profitent de la découverte d’une clairière pour s’adonner à la création de saynètes en stop-motion, avec de courtes intrigues loufoques (voir Chasse aux œufs en nature et jeux cinématographiques en stop-motion). Lors de la post-production, les enfants sont parfois amenés à participer à l’élaboration des commentaires qui accompagnent le film et qui, bien souvent, lui donne une touche humoristique. Enfin, une réalisation comme La petite apprentie sorcière – Une soirée costumée chez des amis, illustre à merveille comment l’acte de filmer permet de créer du lien entre un père et ses enfants. En imaginant un conte à l’honneur de la petite dernière, la mise en œuvre du film prend la forme d’un après-midi de jeu, de déguisement et de mise en scène, auquel même les frères et sœurs aînés se prêtent bien volontiers.

Yves Roussel, fonds Roussel © MIRA
Ainsi, les films de la collection Roussel relèvent résolument d’une pratique de l’image privée, familiale et domestique, mais bien également d’une démarche créative. Depuis la prise de vue jusqu’à la post-production – qui comprend montage et sonorisation –, toutes les étapes de la réalisation sont l’occasion, pour le filmeur, de développer un style personnel. L’image est tout d’abord savamment composée : Yves Roussel alterne avec brio entre portraits serrés naturels de celles et ceux qui l’entourent, paysages bucoliques et complexes, ainsi que des scènes souvent chargées de poésie. Il joue avec les vitesses d’enregistrement : une prise de vue en accélérée permet de saisir le passage des nuages au-dessus de la mer. Au contraire, le ralenti permet de suspendre certains instants, comme le mouvement des longs cheveux blonds de sa fille aînée, ou bien encore la course de sa femme dans un décor lunaire lors de l’ascension du volcan Teide aux Îles Canaries. Dans ses paysages, le cinéaste compose avec différents plans, créant une tension dynamique entre le proche et le lointain par les mouvements de caméra. Il joue également avec les effets d’éclairage, qu’il maîtrise parfaitement, offrant par exemple de beaux portraits de ses filles en contre-jour, auréolées de lumières dorées. Yves Roussel a également le don de savoir laisser aux actions le temps de se dérouler : ses plans, souvent longs, permettent aux spectateurs et spectatrices de se plonger dans les images et de s’y installer.
Toutefois, les films de la collection Roussel ne sont pas dépourvus de rythme, insufflé lors du montage. La musique, ainsi que les commentaires audios enregistrés en post-production, contribuent grandement au dynamisme de ses réalisations. C’est principalement la voix du filmeur qui accompagne les images, rappelant les dates, les occasions et les protagonistes des différents moments fixés sur la pellicule. Mais bien loin de se limiter à un simple aspect documentaire, les commentaires sont donnés sur un ton blagueur, le cinéaste adressant de nombreuses plaisanteries aux amis et aux membres de la famille qui apparaissent à l’image. Parfois, les personnes filmées sont complices et prêtent leurs voix aux enregistrements humoristiques, notamment les enfants, ainsi que certaines amies de sa femme qui se jouent d’elles-mêmes dans de courts extraits sonores. Si la musique permet d’exalter certaines séquences poétiques – voire romantiques –, ces nombreux commentaires, qui visent à amuser les spectateurs et spectatrices futures, sont caractéristiques du style facétieux des films d’Yves Roussel.
Cette recherche esthétique est mise au service d’une sublimation du quotidien. À travers la chronique qu’il tient de sa vie de famille, Yves Roussel pose en effet un regard poétique sur le monde qui l’entoure. Les moments enregistrés par la caméra, qui se transforment en matière à souvenirs, n’ont pas une valeur strictement documentaire, car le cinéaste interagit avec son entourage, l’invite à se mettre en scène. C’est le cas, par exemple, lors d’un pique-nique en famille où on peut l’entendre hors-champ encourager son fils à poursuivre sa petite sœur de mauvaise humeur pour tenter de lui faire manger son riz, provoquant une scène comique, qui peut-être ne se serait pas déroulée sans la présence de la caméra. Mais cette fictionnalisation du réel ne compromet en rien l’aspect mémoriel de ces films, ainsi que leur fonction de construction du récit familial, lui même toujours en partie fabulé. Cette démarche créative introduit en retour de la beauté dans des scènes anodines : le butin d’une cueillette au champignon peut ainsi devenir le sujet d’une composition formelle savamment travaillée (voir Cueillette de champignons à l’automne et réveillon de Noël).


Yves Roussel, fonds Roussel © MIRA
Cette collection fait ainsi montre d’une grande originalité grâce au style très personnel d’Yves Roussel. Sa singularité provient de la démarche hybride du filmeur, qui conjugue usage créatif et fonction mémorielle du cinéma amateur. En effet, la réalisation de films de famille, dont la principale préoccupation serait d’enregistrer des souvenirs pour la postérité, est souvent jugée comme incompatible avec toute forme de recherche esthétique[1]. Même s’il est loin d’être représentatif du genre, le fonds Roussel permet toutefois d’apporter de la nuance à ces idées reçues en déjouant les oppositions attendues. Il démontre que le film de famille n’est pas forcément monotone, stéréotypé ou encore simple dans sans forme, mais qu’il s’agit d’une pratique protéiforme, dont les codes oscillent souvent entre conventions partagées et appropriation personnelle.
[1]C’est ce qu’ont avancé dans leur travaux de grands spécialistes du film de famille comme Roger Odin dans son livre Le film de famille : usage privé, usage public, Paris, Méridiens Klincksieck, 1995, 235 p. ou encore, pour la photographie, le sociologue Pierre Bourdieu dans l’ouvrage Un art moyen, Paris, Éditions de Minuit, 1965.
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