MiraMIRAMémoire des Images Réanimées d'AlsaceCinémathèque régionale numérique
Le fonds Speisser composé de 28 films en Super 8 tournés entre 1975 et 1989, nous fait voyager de l'Alsace, au Sud-Ouest de la France, jusqu'au Pérou ou encore au Brésil. Avec un goût prononcé pour le cinéma, Marcel Speisser documente notre rapport à la nature, aux animaux et à l'artisanat à une époque de chamboulement des modes de production et de transformation des milieux naturels. C'est à travers des images sensibles et maîtrisées que le cinéaste nous fait part de ce qui l'a animé pendant deux décennies et qui continue de le mouvoir encore aujourd'hui.
Né en 1952, Marcel Speisser passe la majorité de sa vie à Geispolsheim, où une partie de sa famille réside encore. Son engouement pour les images et les films apparaît dès son enfance après avoir manié la caméra de son père, un journaliste local. Ce n'est cependant qu'en 1975 que Marcel Speisser décide d'immortaliser la vie agricole à l'aide d'une caméra Super 8 Beaulieu à optique interchangeable, qu'il utilisera pour tous ses films. C'est à cette période que le cinéaste se rend compte que les traditions et modes de vie changent autour de lui : l'artisanat et l'agriculture se transforment avec les industries, entrainant la disparition de techniques apprises sur plusieurs générations. Imprimeur de métier, il suit une formation en cinéma d'une semaine entre 1979 et 1980 avec le réalisateur et scénariste français Michel Karlof. Il décide donc de mettre à profit son amour des films et de se perfectionner afin d'archiver ce qu'il voit disparaitre au fur et à mesure des années. Ses films nous offrent un regard nostalgique sur un monde que Marcel Speisser savait déjà menacé à une époque où la conscience écologique était déjà très implantée en Alsace.
Armé de sa caméra, Marcel Speisser suit les agriculteurs de Geispolsheim dans leurs champs et à l'arrière de leurs charrettes. Connu comme le photographe du village, il est accueilli sur leurs lieux de travail par des paysans, heureux de discuter avec lui. La disparition progressive des exploitations paysannes à Geispolsheim fait naître son premier film La vie rurale et agricole à Geispolsheim en 1975, une compilation de travaux agricoles réalisés par différentes familles. Ayant eu vent de ses activités, le curé du village de l'époque décide d'organiser des projections de ces images à Geispolsheim tous les ans, dans une optique de transmission des savoirs et des traditions.
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| Deux agriculteurs à Geispolsheim (1975). Marcel Speisser, fonds Speisser © MIRA |
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Cette forme d'éducation par l'image s'invite ensuite dans les écoles. En effet, un journaliste local approche le cinéaste pour un article concernant ses films et les projections. À la suite de cet écrit, plusieurs écoles contactent Marcel Speisser afin qu'il présente ses images de la vie rurale à des enfants, pour lesquels ces pratiques étaient déjà presque marginales. Ce n'est pas seulement l'agriculture que le cinéaste voit changer mais également l'artisanat ou encore les coutumes alsaciennes, qu'il prend soin d'immortaliser lors de Fête-Dieu par exemple ou en faisant poser des femmes en costumes traditionnels. C'est à partir de ce moment-là que le cinéaste va documenter ces mêmes pratiques dans d'autres villages de la région.
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Un sabotier (1987) et un groupe de femmes de Geispolsheim (1975). |
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La présence des industries n'a pas seulement des conséquences sur le travail des agriculteurs, mais également sur les milieux naturels et ses espèces. Le cinéaste capture l'altération du paysage en lien avec les évolutions industrielles et les infrastructures énergétiques, surtout dans les régions du Ried et les espaces naturels rhénans. Ces régions, caractérisées par des forêts luxuriantes et des près inondables à cause du Rhin, sont des espaces protégés fragiles. Dans son film de 1978, intitulé Sur les Rieds d'Alsace, Marcel Speisser montre déjà les conséquences néfastes de la pollution dans ces environnements et dans la région en général. De nombreux panoramas de la campagne alsacienne sont présents dans les films mais l'aspect champêtre de ces lieux est altéré par la présence humaine, visible à travers différentes constructions comme des usines ou des lignes à très haute tension.
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La raffinerie de Reichstett (1978) et des lignes à très haute tension (1978). |
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À cette période, l'intérêt pour la protection de la nature dans la région est quelque chose que Marcel Speisser partage avec d'autres Alsaciens et même d'autres cinéastes. En effet, avec l'émergence au cours des années 1970 d'une industrialisation de masse en Alsace, des mouvements de luttes écologiques voient le jour. Les combats de Marcel Speisser sont en lien avec d'autres mouvements qui émergent en Alsace alors, comme celui de l'anti-nucléaire mené, en partie, par Solange Fernex, dont les films font partie des collections MIRA, et qui est à l'origine du premier parti écologique de France. Même si le cinéaste est plus proche des mouvements pour la protection de la nature, ses films indiquent en filigrane son opposition aux centrales nucléaires : des plans de la centrale de Fessenheim étant visibles dans le film autour du Ried mentionné plus haut de même que des tracts militants contre la construction de centrales.
Comme d'autres Alsaciens à cette période, Marcel Speisser est membre de l'association Alsace Nature avec quelques-uns de ses amis qui l'aident à filmer, comme Hubert Jaeger, un photographe présent dans de nombreux films et crédité aux génériques. Le cinéaste est aussi en contact avec le docteur Schmidt, dont les films font également partie des collections MIRA, et qui partage le désir de documenter la faune et la flore de la région. C'est d'ailleurs le docteur qui a conseillé à l'époque au cinéaste de tout archiver, quelque chose qu'il a fait pour tous ses films. Marcel Speisser baigne donc des années durant dans des milieux où la protection des zones naturelles alsaciennes est primordiale.
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| Affiche anti-nucléaire (1975) et un pulvérisateur agricole (1975). Marcel Speisser, fonds Speisser © MIRA |
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Ces espaces naturels menacés comportent aussi l'un des autres sujets centraux des films de Marcel Speisser : les animaux. Grâce à son objectif longue distance, le cinéaste donne la part belle à de magnifiques plans d'animaux dans leurs milieux naturels. Que ce soit en Alsace, dans les Pyrénées, les Vosges ou à l'étranger, le cinéaste n'hésite pas à rester des journées entières posté à un endroit dans l'attente d'apercevoir les espèces présentes afin de documenter leurs modes de vie. Les films du cinéaste sont remplis d'animaux qui mangent, se déplacent en horde, d'oiseaux qui couvent ou encore d'oisillons qui naissent. Cette faune faisant partie intégrante de ces milieux naturels, elle est aussi menacée par les changements écologiques, ce dont le cinéaste est conscient. L'on peut noter par exemple des images de courlis cendré, une espèce d'oiseau aujourd'hui au bord de l'extinction ou encore de chouettes chevêches, protégées depuis 1976 en Alsace.
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| Un courlis cendré (1980) et une chouette chevêche (1984). Marcel Speisser, fonds Speisser © MIRA |
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Au-delà du désir de nous sensibiliser aux différentes espèces et à leurs places dans l'écosystème alsacien, c'est aussi une forme d'intimité qui se crée avec le vivant. Même si ces animaux sont parfois filmés de loin, l'usage du gros plan est quasiment systématique chez Marcel Speisser, nous mettant à hauteur d'animal et nous permettant de partager pendant un instant le nid d'autres êtres vivants. On ressent à travers ces images un profond amour pour la nature et les créatures qu'elle abrite.
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| Un faon (1980) et des oisillons de l'espèce troglodyte mignon (1981). Marcel Speisser, fonds Speisser © MIRA |
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Si Marcel Speisser est préoccupé par les métamorphoses de sa région natale, et en France plus globalement, nombre de ses films concernent ses différents voyages. En Amérique du Sud, en Afrique ou au Maroc, le cinéaste a indéniablement le goût de l'aventure. Accompagné de ses amis, et notamment d'Hubert Jaeger présent en sa qualité de photographe, il se rend avec son sac à dos et sa tente dans divers lieux plus ou moins connus. Que ça soit en filmant les chaussures de son ami qui avance sur un sentier ou en nous emmenant sur une pirogue le long de l'Amazone, l'impression de faire partie du voyage est présente. Par exemple, son film au Pérou Los Indios del sol nous emmène sur le Chemin Inca, pour une randonnée de quatre jours.
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| Sur le Chemin Inca et le Machu Picchu (1989). Marcel Speisser, fonds Speisser © MIRA |
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Malgré tout, le cinéaste garde en tête ses sujets de prédilection même en voyage, qui restent la faune, la flore et l'artisanat. S'il visite des sites historiques, ce sont surtout les milieux naturels qui attirent Marcel Speisser, comme c'est le cas au Brésil où lui et Hubert Jaeger visitent l'écorégion du Pantanal. S'étendant entre le Brésil, la Bolivie et le Paraguay, c'est une des plus grandes régions humides du monde et une des plus riches par sa biodiversité. C'est là-bas que les deux amis se livrent à des journées d'observation de la nature et du vivant. Ces voyages sont aussi l'occasion pour le cinéaste d'aller à la rencontre des populations locales et d'observer leurs pratiques agricoles, comme dans son film au Pérou où il suit des agriculteurs en montagne. C'est pour ces images rares et cette approche presque scientifique que certains voyages ont été financés par Kodak, le Crédit Mutuel ou des magasins de photographies entres autres, en contrepartie de la projection des films lors d'assemblées générales à son retour.
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| Dans l'écorégion du Pentanal : un donacobe à miroir et des nénuphars (1986-87). Marcel Speisser, fonds Speisser © MIRA |
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Il est indéniable qu'une majorité des films de Marcel Speisser sont de véritables documentaires. Ses cadrages minutieux, ses mises en scène parfois, sont toujours au service du témoignage de pratiques, de personnes ou de lieux. Le cinéaste, au moment où il filme, est déjà conscient qu'il crée une archive. Si parfois certains plans, notamment les portraits d'individus, paraissent manquer de spontanéité, ils s'expliquent sans doute par ce désir de documentation presque ethnographique. Marcel Speisser filme avec la conscience que ce qu'il montre allait changer voire disparaitre avec sa génération, imprimant une forme de mélancolie, sans doute inconsciente. Malgré tout, même si les films du fonds Speisser posent un regard parfois inquiet sur une époque et son futur, ils sont avant tout l'œuvre d'un cinéaste profondément émerveillé par le monde autour de lui.
L'autrice tient à remercier M. Speisser pour avoir répondu à ses questions et pour le temps d'échange qu'il a accordé à MIRA.
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