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MiraMIRAMémoire des Images Réanimées d'AlsaceUne cinémathèque numérique

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      • Une séquence tournée sous l'annexion

      • Le serment des NSKK au Korpsführer Hühnlein à Strasbourg

      • Cette séquence d’un réalisateur inconnu montre des hommes de différents âges portant l’uniforme allemand de la Wehrmacht et défilant dans les rues de Strasbourg en 1941. Ils sont passés en revue par Adolf Hühnlein, général major du NSKK. Les soldats se rendent ensuite à Goxwiller par autocar. Décryptage.

        Une sélection de Marion Brun, documentaliste audiovisuelle.
      • Une séquence tournée sous l'annexion
        • Les NSKK défilent devant la gare de Strasbourg en mai 1941. © MIRA.
      • En octobre 1940, un décret du IIIe Reich annonce l’annexion de l’Alsace de facto par le Reich, après des mois de Drôle de Guerre et la signature de l’armistice de Rhetondes. L’Alsace est ainsi intégrée au Gau Oberrhein avec le Pays de Bade et administrée par le chef de l’administration civile, le Gauleiter Robert Wagner. Ce dernier, qui a quasiment les pleins pouvoirs, entend mener à bien sa mission de faire des Alsaciens des Allemands appartenant pleinement au Reich. Aussi, il ne tarde pas à effacer et à faire détruire tout lien politique et culturel avec la France :  les lieux d’enseignement sont placés sous contrôle allemand, la langue française et le dialecte sont interdits, les symboles français retirés, les noms germanisés. Pour exemple, dans la séquence, la Place Kléber est renommée place Karl-Roos : le général français victorieux cède sa place à l’autonomiste alsacien, largement utilisé dans la propagande nazie. 

        Très vite, la nazification des habitants de l’Alsace et de la Moselle se met en place, au travers d'un embrigadement de masse de la population via des organisations nazies. Dès 1940, le parti nazi, le NSDAP, pousse les habitants à adhérer à ses nombreux groupements paramilitaires, à l’instar du Nationalsozialistische Kraftfahrkorps (NSKK), dont le principal objectif est la formation mécanique des futurs soldats, le transport des hommes et celui des munitions. C’est cette organisation que filme ici le cinéaste.

        Les Alsaciens du NSKK devant le chef de corps Adolf Hühnlein

        On peut penser que de nombreux Alsaciens se dirigèrent vers des organisations paramilitaires comme le NSKK pour éviter d’être envoyés directement sur le front, d’autant plus que les forces motorisées du IIIe Reich sont peu politisées par rapport aux autres organisations. A terme, le NSKK en Alsace est composé d'environ 11 000 hommes.

        Les hommes présents sur le film portent bien l’uniforme du NSKK. On reconnaît le calot noir à ses deux boutons et à l’insigne triangulaire sur le côté composé d’un aigle posé sur une croix gammée et arborant les lettres N.S.K.K., insigne normalement fondu d’orange pour les unités en provenance de l'Alsace. Les vestes étaient de couleur kaki, les chemises et cravates couleur terre, les pantalons et bottes noirs. Un peu plus loin sur le film, lors du rassemblement place Kléber, on reconnait les officiers du NSKK à leurs vestes décorées et à leurs culottes bouffantes.

        En ce jour du 5 mai 1941, 3 000 de ces hommes sont rassemblés pour prêter serment au Führer, en présence de leur chef de corps Adolf Hühnlein.

        Adolf Hühnlein est un haut dignitaire du IIIe Reich, proche d’Adolf Hitler depuis 1923, puisqu’il participa au putsch de Munich. Le Führer lui prouve sa reconnaissance en faisant de lui l’un des onze récipiendaires de l’Ordre allemand, qui est la plus haute distinction délivrée sous l’Allemagne nazie. En 1933 Adolf Hühnlein est nommé à la tête du Nationalsozialistische Kraftfahrkorps, le NSKK, qu’il dirige jusqu’à sa mort en juin 1942. Ce haut personnage, qui pourtant fait l’objet du titre de notre film, n’y apparaît que succinctement. Il semble faire un passage rapide pour saluer les officiers et les troupes, ce à tel point qu’il n’est pas mentionné dans un court article au ton édifiant paru le 5 mai 1941 du quotidien de propagande Strassburger Neueste Nachrichten évoquant cette manifestation1. On voit d'ailleurs l'homme arriver place Kléber (à 02 :48), le Gauleiter Wagner à sa suite semble-t-il.

        A l’inverse, cette prestation de serment fait l’objet d’un article de deux pages dans le Deutsche Kraftfahrt – Motorweltdans son édition de juin 1941, titré « Treuegelöbnis der Elsasser. Der Korpsführer vereidgt in Strasbourg 3000 NSKK-Männer »  (soit Serment d’allégeance des Alsaciens. Le chef de corps reçoit le serment de 3000 hommes du NSKK à Strasbourg). 

        Extrait de l'article du Deutsche Kraftfahrt Motorwelt relatant la manifestation filmée, juin 1941.

         

        Plusieurs choses frappent sur le film. D'abord, l’écart d’âge entre les soldats : certain sont très jeunes tandis que d’autres frôlent la cinquantaine. En effet, l’organisation est ouverte à tous les âges et recrute des hommes entre 18 et 50 ans. Ensuite, le groupe de soldats filmés à l’arrêt sur la place de la gare semble plutôt hésitant et rigolard, la marche n’est pas franche, la position non fixe : peut-être n'ont-ils pas complété leur formation militaire ? Globalement, il se dégage de cette séquence place de la gare une impression de flottement, comme si ces hommes n’avaient pas conscience de l’enjeu, de la suite possible des évènements, ou qu’ils ne prenaient pas cet engagement au sérieux. Cette constatation tranche avec les articles de propagande du quotidien de l’époque susmentionné, qui évoque la « précision admirable » de la manifestation3

        L'article nous apprend également qu'après avoir prêté serment, les NSKK se joignent à d'autres Alsaciens ayant intégré les SA et les SS, pour écouter un discours du Gauleiter Wagner à la Halle du Marché (place des Halles actuelle). 

        Rassemblement à la Manteuffel Kaserne, symbole de la puissance militaire allemande

        La deuxième partie du film est tournée dans la caserne Manteuffel, lieu clé de la vie et de la formation militaire à Strasbourg. 

        Impressionnant groupe de bâtiments de briques rouges, la caserne qui fut un temps la plus grande d'Europe, s'étend sur quatre hectares et fut achevée en 1887 par les Allemands qui lui donne le nom de Manteuffel, en hommage à un général de l'armée prussienne, gouverneur du Reichsland d’Alsace-Lorraine. Comme de nombreux lieux alsaciens, la caserne change de patronyme au gré de l’Histoire : elle est renommée caserne Foch après la victoire de 1918, avant de retrouver son nom d’origine en 1940, pendant l'Occupation. A la Libération, elle prend définitivement le nom de caserne Stirn, et accueille un temps les prisonniers de guerre allemands4

        Durant la Seconde Guerre mondiale, les Alsaciens ayant intégré des divisions paramilitaires d'abord, puis les incorporés de force à partir d’août 1942, y sont rassemblés avant d’être envoyés dans leurs lieux de cantonnement depuis la gare de Strasbourg. Dans l’ouvrage « Un instituteur alsacien dans la tourmente : Vicissitudes militaires, volume 5 » de Bertrand Jost, on nous rapporte le témoignage d’un incorporé de force, Marius Meyer, instituteur qui a été rassemblé avec d’autres soldats dans cette caserne, en avril 1943. Après l’appel et autres formalités, les soldats, venus parfois avec des membres de leur famille, sont dirigés vers la gare de Strasbourg, où, après les adieux, ils prennent place dans des convois les envoyant sur leurs nouvelles positions5

        Ici, nous assistons à la distribution des rations sous forme de gruau tirées de cantines mobiles et distribuées dans des bols en carton, toujours aux membres du NSKK. Là encore, règne une certaine détente parmi ces hommes de divers âges : ils se pressent, fument, rient… Cette scène tranche avec les autres films tournés sous l’Occupation dans les fonds MIRA. Le réalisateur a choisi une approche bien différente d’une approche impersonnelle plus militaire. N’oublions pas que les hommes filmés ne sont pas tous là par réel choix : montrer une ambiance détendue est certainement calculé pour faire croire que ces Alsaciens sont heureux de servir le Reich.

         

        Les hommes en attente de leur repas à la caserne Manteuffel. © MIRA

         

        Goxwiller, lieu de passage des troupes allemandes

        Après la séquence tournée à la caserne Manteuffel, plusieurs de ces NSKK montent dans des bus. Nous les retrouvons plus tard posant devant un bâtiment dont l’enseigne a été peinte. Il s’agit du restaurant Belle Vue, situé en face de la gare de Goxwiller. On devine que les membres du NSKK devant le bâtiment vont s’y sustenter. Ils viennent certainement de descendre de leur train et attendent leur prochain moyen de transport « vers les positions ». Ce restaurant contenait une salle de bal, construite en 1902, qui accueillait toutes les festivités du village. Une salle, située au sous-sol du restaurant, fut plus tard dans le conflit, un lieu de cachette des FFI, même si leur point de ralliement était le château du Landsberg, à une dizaine de kilomètres de là. Il fut rasé à la fin des années 1990. Une habitante du village se souvient que son père, qui était chauffeur de bus, fut réquisitionné et ramené de Goxwiller et vers Strasbourg par camion des soldats allemands non armés, confirmant que le village n’est alors qu’un point de passage des troupes 6

        C’est en 1944 que Goxwiller fut, comme de nombreux villages français, le théâtre de combats entre les forces alliées et les troupes allemandes. Le 23 novembre 1944, de nombreux obus tombent sur le village, endommageant de nombreux bâtiments et tuant des civils. Quatre jours plus tard, le village est libéré par la 2e DB de Leclerc7

        La propagande sous le Troisième Reich : des défilés aux films d’actualités

        L’avènement du régime nazi s’accompagne d’une imagerie et d’une symbolique fortes, afin de marquer les esprits et l’opinion publique. Les cérémonies de ce type sont un des outils de cette propagande, et sont par ailleurs très présentes dans les films tournés à cette période et issus des fonds MIRA, que les réalisateurs soient des amateurs éclairés ou des professionnels comme ici. Les mises en scène pompeuses, l’ordre et la rigidité militaire, le nombre de soldats marchant en cadence dans des rues pavoisées, sont autant d’éléments de décorum très présents dans ce film, orchestrés pour la gloire du Parti.

        Joseph Goebbels, Ministre de la Propagande, a bien vite compris la puissance de l’image animée comme vecteur idéologique, et en a fait un des outils de communication principal du régime. La production cinématographique du IIIe Reich est très riche et de grande qualité sur le plan technique. Citons la réalisatrice Leni Riefenstahl, une des figures de proue du cinéma de propagande sous le IIIe Reich, qui par ses films participa à la glorification du régime.  Ainsi, ces manifestations, qui se multiplient en Alsace, sont relayées dans des articles de presse mais se retrouvent aussi sur pellicule. On note par exemple la présence d’un photographe lors de la revue des troupe (voir à 03 :17). La stabilité de caméra, les prises de vues étudiées et de qualité sur 16mm, format privilégié par la production audiovisuelle du IIIe Reich, la présence de cartons, ainsi que le placement du réalisateur nous laissent à penser que nous sommes en présence d’un cinéaste professionnel, habilité par l’administration nazie en vue de faire un film de propagande d’actualités. 

        Ces films étaient largement diffusés : dans les fonds MIRA nous comptons de nombreuses copies de documentaires, les Kulturfilms, produits par la RWU distribuées notamment dans des écoles alsaciennes pour être vus par les élèves. Citons encore les Weltspiegel, films d’actualités largement édités sur des formats plus courts qui relatent les batailles gagnées ou les visites du Führer, à grand renfort d’explications cartographiées et de prises de vue fortes.

        Quel impact eurent ces défilés et ces films sur la population alsacienne ? Difficile de le quantifier. Ici, on ne voit que peu de spectateurs Strasbourgeois : les quelques curieux place de la gare et autour de la place Kléber ne sont pas très démonstratifs, contrairement aux applaudissements "en véritables vagues"  et "au milliers de voix [faisant éclater] le « Sieg Heil » " relaté par un journaliste, après le discours du Gauleiter à la Halle du Marché lors de cette même manifestation3

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        1. Quotidien mis en place dès juillet 1940 en remplacement des Dernières Nouvelles d’Alsace.
        2. Cette revue mensuelle allemande créée en 1925 et l’une des plus diffusée d’Europe encore aujourd’hui et est principalement centrée sur l’automobile et le voyage. Sous le IIIe Reich, plusieurs articles ont été publiés à propos du Chef de corps des NSKK. 
        3.  Article SNN 5 mai 1941, " Un grand jour pour Strasbourg : gigantesque défilé et manifestation de masse dans la Halle du marché" CRDP p. 52.
        4. 
        https://www.archi-wiki.org/Adresse:Caserne_Stirn_(Strasbourg)
        5. Jost, Bertrand. Un instituteur alsacien dans la tourmente. Calleva, 2016. 432 p. 
        6. Entretien avec Bernard Meyer des 14 et 18 janvier 2019.
        Caisse de crédit mutuel de Goxwiller. Goxwiller un lieu de liberté. Editions Coprur, 1989. 363p.

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