Ecrits sur image

Le regard d'Alex - Portrait d’un photographe inspiré par Odile Gozillon-Fronsacq

Alex Schwobthaler porte sur le monde un regard de poète. Son œuvre nous arrête, nous ouvre un monde hors du commun. Le monde selon Alex, c’est un univers sans frontières, et c’est un ailleurs silencieux. 

Un monde sans frontières

Alex a horreur des frontières. C’est un Alsacien, il sait de quoi il parle : l’histoire d’Alex, c’est celle d’un pacifiste qui a servi sous trois uniformes. 

Une enfance bouleversée par la guerre

Les guerres, il connaît. D’expérience. Il naît en 1914. Ca commence mal. Trois mois après sa naissance, sa grand-mère l’emmène en Alsace du nord, dans son village de Hatten. Très joli village auquel il restera toute sa vie attaché, au point de se déclarer né là-bas, lors du  dernier recensement  (pas très respectueux des instructions officielles, Alex). Quelques semaines après son arrivée, c’est la guerre. Thann est reprise par les Français dès la fin de l’été, tandis que Hatten reste allemande. Voilà le petit Alex séparé de sa famille par le front : il est en Allemagne, ses parents en France. Ils seront séparés pendant quatre ans.

A-t-il conscience à la fin du conflit que c’est une affaire de nationalités ? En tous cas il garde de cette petite enfance bouleversée une totale horreur des guerres. Et son père Charles lui racontera les douleurs des frontières : lui qui, né à Endingen près de Fribourg, est venu faire son apprentissage à Thann, ville voisine, ne pensait pas s’exposer ainsi à tant de malheurs et d’humiliations. Il s’y est établi, s’y est marié, y a eu cinq enfants, avant de devenir veuf et d’épouser en secondes noces Mathilde, la mère d’Alex. Tout cela se passait en Allemagne. Alex naît allemand, - «en plus, le jour de la naissance du Kaiser », sourit-il. Lorsque Thann redevient française, Charles devient un étranger, pire, un ennemi. Il est évacué, comme tous ses compatriotes. On avait pris soin de leur couper bretelles et ceintures, et c’est en tenant leur pantalon qu’ils ont quitté l’Alsace. Il est interné dans un camp à Belfort, puis envoyé à l’île Sainte Marguerite, en face de Cannes. Son savoir-faire de boucher et de cuisinier lui sauvera la mise : « Die Liebe geht durch den Magen » («L’amour passe par l’estomac »), rappelle Alex. La bonne cuisine de son père le fera garder dans un mess d’officier où il passera la guerre sans drame. Mais pendant ce temps, sa mère doit s’occuper des cinq enfants de son mari. Sa maison est détruite par une bombe, elle quitte Thann. Femme de tête, la jeune mère, qui avait été gouvernante dans une famille de comtes polonais, sait s’imposer et mène admirablement son petit monde. Elle ouvre boutique et fait vivre toute sa maisonnée.

Après la guerre, la famille devra attendre 1920 avant que la nationalité française lui soit accordée. Après des mois de vaines démarches administratives, Madame Schwobthaler excédée est allée faire un esclandre à la Préfecture de Colmar, menaçant de partir en Allemagne avec homme et enfants si on tardait encore à lui accorder la nationalité… de l’Alsace. 

Alex guerrier, malgré lui

Ces mésaventures familiales très tôt convaincu le petit Alex de l’insanité des guerres et des nationalismes. Son père, profondément internationaliste, le confortera dans le mépris de tous les bornages. La Deuxième Guerre le renforcera dans ces sentiments.

Entre Allemands et Français
En octobre 39, Alex a 25 ans : il est bon pour la guerre. Il est envoyé dans la DCA à Lyon. Incorporé «de force, de toutes façons, j’ai toujours été incorporé de force ». Alex n’aurait jamais choisi de lui-même d’aller se battre, et sa grande gloire de soldat est de ne jamais avoir tué personne. Il quitte ensuite Lyon -dommage, il y avait plein de cinémas -pour Toul. En mai 40, la guerre cesse d’être drôle, et son régiment reçoit l’ordre de se replier vers le sud. Mais arrivé à Epinal, il est irrésistiblement attiré sur sa gauche, et avec un copain mulhousien, un dur, qui le protégeait au besoin, il pique droit sur l’est, direction l’Alsace. Alex a trouvé sa voie comme soldat : déserteur. Comme celui de Boris Vian, la guerre, il ne veut pas la faire, il n’est pas sur terre pour tuer de pauvres gens. En suivant la rive gauche de la Thur, il arrive à Thann. Il y a un bon Dieu pour les déserteurs : ils tombent sur des anciennes voisines, stupéfaites de les voir là en uniformes français. « Mais les Allemands sont là ! ». Elles les cachent, et vont leur chercher des vêtements civils. Pour Alex, la guerre est finie -c’est ce qu’il croit. Il se marie en 1942, et sa petite fille naît en 1943. Une nouvelle vie paisible. Non. Le IIIème Reich ne va pas laisser l’Alsacien Alex dans ses foyers : il est incorporé de force dans l’armée allemande cette même année 1943, sur le front russe. Mais l’Alsacien bilingue est envoyé en France en avril 1944 pour servir d’interprète. L’espoir d’échapper au combat sera de courte durée : il se retrouve début juin 44… en Normandie. Un soir, alors qu’il était occupé, avec ses camarades, à boire pour oublier les malheurs de la guerre, il entend «pour la première fois, des cris qui n’étaient pas allemands ! ». C’était les Américains. Alex avait préparé son coup : il sort bras en l’air et crie : « Don't kill me ! I have a wife and a child  who are waiting for me ! » (« Ne me tuez pas ! J’ai une femme et un enfant qui m’attendent ! ») -« Come on, Jerry ! » (« Jerry », c’est comme cà que les Américains appelaient les Allemands, c’est l’équivalent de «Boche », explique-t-il). Le Jerry Alex sort les mains sur la tête, comme les autres jerries, et est emmené prisonnier. Nuits d’été peu romantiques sur les plages normandes, face à l’incroyable flotte US. Départ pour Southampton. Foule d’Anglais venus voir à quoi ressemblaient leurs ennemis. Ils passent entre deux haies de civils aussi étonnés qu’eux. Alex leur est encore reconnaissant : « Ils ne nous ont pas hués. Ils ont été très corrects. »

Entre Anglais et Allemands
Les prisonniers sont parqués dans un camp de transit. La discipline est assurée par les sous-officiers allemands. « Heil Hitler » obligatoire. Alex scandalisé s’en plaint aux autorités britanniques, qui l’invitent à imiter leur flegme : « Dont worry ! You are under the high protection of H. M. the King ! ». C’est encore sous ce royal parrainage qu’il est envoyé dans un camp de prisonniers en Ecosse, à Woodhouse Camp, près d’Edimbourg. Enfin loin du front, et bien nourri, il assure la fonction d’interprète, cette fois entre Anglais et Allemands. L’ancien premier prix d’anglais du collège Freppel d’Obernai est à la hauteur de sa mission, souvent fort distrayante : bientôt les pubs écossais n’ont plus de secret pour lui. Trois mois de vacances. Jusqu’à l’arrivée au camp d’officiers gaullistes venus rendre visite aux détenus alsaciens. Veulent-ils combattre dans l’armée anglaise, aux côtés de la France libre ? Voilà Alex en «battle dress ». Et il rejoint le camp militaire franco-britannique de Kimberley, près de Windsor. Là encore, beaucoup de temps libre, de rencontres, … et de soirées ciné. Puis vient l’ordre de partir se battre en France. Arrivée à Paris, journées à l’Ecole militaire mais soirées libres. La belle époque : cinéma gratuit pour les militaires en uniforme ! Et au dernier moment une décision merveilleuse pour Alex : De Gaulle démobilise les plus de trente ans ! Le soldat pacifiste est renvoyé à son état naturel : celui de civil. Il saute dans le premier train pour l’est. Après Vesoul, plus de train. Mais il est pris en autostop par des militaires qui l’emmèneront jusqu’en Alsace. A Ballersdorf, il entend de nouveau parler alsacien. A Zillisheim on le dépose devant sa maison. La vie reprend. Ironie du sort : Alex garde son uniforme, c’est son seul vêtement chaud. 

Depuis, Alex cultive les arts de la paix. On pourrait croire qu’il a oublié la guerre. Mais chacune de ses lettres et chacune de ses photos portent une déclaration de paix et une profession d’internationalisme : son adresse est «Zillisheim (Alsace). Europe ». Et si vous lui demandez ce que c’est que l’Europe : « L’Europe, c’est être au-dessus des frontières. On s’est enfoncé des baïonnettes dans le ventre, les Français et les Allemands. C’est honteux. Etre européen, c’est être contre la guerre, c’est être plus humain. Et encore, on ne devrait pas seulement être de l’Europe. On devrait être du monde ». 

« Ma vraie patrie, c’est les images »

Alex est d’ici. Il est surtout d’ailleurs. Il est du pays des images et du silence. Sa vie, c’est de ramener de ce pays-là des milliers de clichés. C’est ça qui l’a toujours rendu heureux, c’est ça qui continue à le faire courir.  C’est son œuvre. Car personne ne peut croire que ses photos sont une reproduction de la réalité. Non, elles sont des images que le regard d’Alex a créées. Elles donnent à voir le monde d’Alex.

Naissance d’un artiste

Pendant trente ans, Alex n’a pas très bien su ce qu’il allait faire de sa vie. Il a d’abord su ce qu’il ne voulait pas. Et puis il a su que c’était ça : faire des images. 

Quand on reprend avec lui le film de sa vie, on peut retrouver les petits cailloux qui l’ont mené jusque chez lui.

Il y a eu le contexte familial. Un atavisme : le cousin Schwobthaler dirigeait une grande maison de production d’actualités filmées au début du siècle, la Urban. Et il y eut grâce à la famille des rencontres précoces avec les images fixes ou animées. Découverte tumultueuse du cinéma à 4 ans : accompagnant sa grand-mère à Haguenau, il va avec elle faire des courses. Mais la grand-mère d’Hatten aimait déjà le cinéma. Elle l’emmène dans une salle obscure. Et ressort cinq minutes plus tard, tirant derrière elle un gamin hurlant de terreur : il avait vu, là-bas, un blessé qu’on sortait d’une maison en flammes. Première impression brûlante. Et qui l’incite à la récidive. Revenu à Thann, il habite à 200 mètres de La Cigale, cinéma des frères Holveck, qui devient en 1930 «théâtre de films parlants». Et puis il y a le cinéma du patronage, tellement fascinant avec son pianiste aveugle. C’est aussi dans sa famille qu’il découvrit précocement la photographie : sa mère avait pendant la Première Guerre ouvert un magasin de photo. C’était l’époque où Alex était à Hatten. Mais le virus est passé dans la famille, et un de ses frères a pris le relais : c’est lui qui lui offrira son premier appareil. Alex n’avait que 12 ans, mais il s’en souvient très bien : « c’était un Westpocket, un automatique minuscule, fabriqué exprès pour les soldats américains. Il faisait de bonnes photos ».

Il y a le contexte régional. Thann, c’était surtout l’industrie textile. A 14 ans, Alex entre comme apprenti chez Scheurer-Lauth, la grande fabrique de tissu. Il sera dessinateur, comme le père de la star alsacienne Jeanne Helbling, née à Thann elle aussi. C’est encore l’image. La troisième année, on l’envoie se perfectionner à l’école des Beaux Arts de Mulhouse. Il apprend à dessiner, à composer… à cadrer, déjà. La photo le rattrape : à 18 ans il est embauché chez Braun, la grande maison de photo de Mulhouse-Dornach. Toute la journée dans «une sorte de confessionnal », un pupitre entouré de rideaux sombres où il retouchait des photos, «mettre des nuages sur les clichés, des choses comme ça ». Il se familiarise complètement avec l’art du négatif et gardera toute sa vie l’amour du labo photo.

Il y a la passion. A la même époque, il organise le soir avec un copain des projections de films – muets,  bien sûr. Un drap pris discrètement dans l’armoire de sa mère, un projecteur sur son vélo, un copain avec un phonographe. Le voilà animateur de ciné-club improvisé dans les bistrots et les écoles du canton. De bons souvenirs. L’Inconnu, par exemple, un film de 1927 : un faux manchot s’attire la sympathie d’une jeune fille, et se fait couper les bras pour ne pas avoir eu l’air de la tromper. A la fin, il perd aussi l’amour de la demoiselle. Quel mélo ! Laun Chaney, l’acteur principal, faisait pleurer les cœurs sensibles. Triomphe assuré pour Alex.

Un impérieux besoin d’indépendance

Il y eut ensuite l’expérience de la guerre. Alex a su qu’il ne pouvait vivre qu’indépendant. Il organise après guerre des séances de cinéma  à l’auberge Mohn, à Zillisheim. Il commande ses films à la Cinémathèque Sainte Thérèse, à Angers. Il lui fallait une heure et demi de spectacle familial. Il s’occupait de tout, poinçonner les billets, projeter les films. Sa femme était chargée du son. Et le clou de la soirée, c’était les Actualités zillisheimoises, chefs d’œuvre d’Alex, où ses concitoyens pouvaient s’admirer à la Kilb(la fête paroissiale), au concours de pêche, voir les gamins dévaler en luge ce qui sera plus tard la rue Bellevue, et qui n’est encore qu’un champ en pente. L’auberge était pleine : cinquante personnes. Mais ça ne suffit pas pour faire vivre femme et enfant. Petits boulots un peu partout. Puis au journal L’Alsace, où il rencontre encore la photo. C’est sûr, c’est ça qu’il fera. Mais en free, pas en salarié. Il aura beaucoup d’autres clients, comme le Théâtre de Bussang, où il ira travailler chaque été pendant 10 ans. Il travaille beaucoup. Reportages, retour à la maison pour livrer les photos dans la nuit. 

Mais il y a les vacances, avec sa femme aimée, qui adorait voyager : « elle avait l’esprit gitan ». Chaque année, ils partaient à deux à l’aventure. A la recherche de beaux paysages, mais surtout à la rencontre des gens. Des dizaines de voyages tout autour du bassin méditerranéen, en 4 chevaux puis en dauphine, toujours avec appareil de prise de vues. Là encore, pas de guide, pas d’itinéraires, pas de groupe organisé. La joie de l’imprévu, les belles surprises : nouveaux décors, nouvelles saveurs, gestes d’accueil et sourires qui dispensent des mots : « les pâtisseries turques, c’était une merveille. Et les gens étaient tellement gentils ».

Le bonheur par l‘image

Depuis la mort de sa femme, Alex ne voyage plus. Mais il a toujours un besoin vital de l’image. 

Besoin de créer. Il ne peut pas rester tranquille. Il a besoin de faire quelque chose de beau. Il continue à travailler pour L’Alsace.« Je fais un peu les chiens écrasés, bien sûr. Mais je veux que ce soit des chiens de race ». Comment faire ?  Il faut regarder, d’abord – le regard d’Alex. Il prend ensuite une ou deux photos, pour être sûr de ne pas rentrer bredouille. Et puis à un moment,  il a une sorte d’intuition et il sait tout d’un coup qu’il est au bon endroit, et au bon moment. « C’est le Saint Esprit, dit-il en souriant ». Mais on voit bien qu’il y croit un peu. Et puis il y a la science du tirage. Même avec un mauvais négatif, Alex peut vous sortir « quelque chose de correct ». Ses années de « confessionnal » ont porté leurs fruits.

Besoin de voir aussi. Le cinéma lui permet de belles évasions. Vers les grands, les pionniers, les purs, les vieux classiques du muet : The Great train robery, Thomas Ince, Max Linder, Buster Keaton, Chaplin, les premiers Stroheim, Fritz Lang… Ce sont les trésors de sa collection personnelle. Mais il adore aussi aller au cinéma, au Bel-Air exclusivement, où il rencontre des gens comme lui : fous de cinéma, désintéressés, sans prétention et généreux. Sa dernière passion : Yuha, le dernier Kaurismäki. Un noir et blanc. Muet. -Non, pas muet : il y a une bande son, mais avec juste bruits et chansons. Pour le reste, tout est dit par l’image. Ca, c’est du cinéma. Celui-là a compris l’héritage du muet. Tant qu’il y aura des gens comme ça, ça vaudra la peine de vivre.

C’est aussi ce que j’ai pensé en quittant Alex.