Ecrits sur image

La naissance du cinéma en Alsace par Odile Gozillon-Fronsacq

« Biograph » ? « Kinetograph » ? « Kinematograph » ? « Lebende Photographien » ? C’est une petite chose mal identifiée que croise le regard des premiers Alsaciens lors de l’été 1896. « Une invention de peu d’avenir », selon les Frères Lumière.

Certains pourtant vont y croire follement. Parmi eux, Charles Hahn est un grand précurseur, un pionnier, un visionnaire. Et un guerrier ! Il en sera le grand défenseur en Alsace. D’autres Alsaciens seront des pionniers du cinéma dans le monde : Benoit-Lévy et Pathé en France, ou Mundviller en Russie, par exemple.

Le cinéma, à son origine, il faut l’avouer, n’est pas très impressionnant. Il apparaît dans des lieux pas toujours très bien fréquentés : des cabarets, des Winstubs… Ou alors dans des lieux élitistes, bien mais peu courus, dans le genre des sociétés savantes.

Vive la fête ! vive le spectacle, toujours à renouveler pour le plus grand plaisir des clients ! Georges Brückmann, le directeur du Variétés Theater, déborde d’imagination pour satisfaire les fidèles de son cabaret de la rue du Jeu-des-Enfants à Strasbourg. Des chanteurs, des danseuses, des jongleurs, des comiques : c’est du grand classique. Mais Georges Brückmann est un entrepreneur curieux et cultivé. Il va chercher ses spectacles un peu partout, surtout à Berlin et à Paris. Il y découvre les jeux d’images, qu’il trouve fascinants : spectacles fantastiques qui font rêver, qui vous mènent dans un autre monde, irréel et troublant. Il est séduit par Skladanowsky, pionnier du cinéma en Allemagne, qui depuis des années joue sur la frontière du rêve et de la réalité, laissant le spectateur ébloui dans un étrange état. Il le fera venir à Strasbourg, où il montre ses images du monde ("Welt Theater"), et surtout ses « Nebelbilder », qui grâce à un art consommé de la lumière et à une utilisation artistique de fumées, enthousiasme les spectateurs.

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Mais Georges Brückmann est aussi le premier à faire venir en Alsace le « Kinematograph », en présentant entre deux numéros de cabaret, des « images animées » de la vie à Paris. La presse en fait un (petit) écho, plutôt favorable. Mais le public ne suit pas, et l'année suivante le cinéma n'est plus à l’affiche du Variétés Theater…

Dans le Haut-Rhin, le scénario est bien différent. C’est à Mulhouse, ville industrielle, animée par un patronat attentif au progrès technique, que le cinéma apparaît, dans le cercle plus confidentiel de la SIM, Société Industrielle de Mulhouse. Il y est perçu comme une invention majeure, comme sa contemporaine, la radioscopie. Il permet de voir des choses nouvelles, inexplorées, et de les partager avec d’autres spectateurs. La chose fait grand bruit… Puis disparaît, elle aussi.

Pour passer de l’état d’invention à celui de spectacle populaire, il faut des médias, et des lieux de diffusion accessibles à tous. Comment pouvoir projeter des films à un public nombreux ? Qui peut faire ça ? Comment trouver des films ?

Charles Hahnse pose la question. Ce Strasbourgeois est « Kauffmann », il fait le négoce de vins et spiritueux (avec la France, pour partie), il est prospère, il croit au cinéma. Comment faire ? En 1910, il fonde sa propre société de cinéma, la Philanthropische Lichtspielgesellschaft, avec l'autorisation de faire des représentations de plein air sous tente. Puis il construit une salle, qu’il baptise « Eldorado », bâtisse assez modeste en plein cœur de ville. Enfin, il fera des projections dans le café qu’il ouvre au rez-de-chaussée du bel immeuble qu’il fait construire à cet emplacement, juste à côté de la Grande Percée : le Wintergartende la rue de la Demi-Lune. 

Il faut des images. Les projections sont très vite contrôlées par les autorités en place. La Ville interdit l’ouverture de nombreux cinémas, et la censure est très sévère. Il signe des accords pour ne projeter que des films autorisés, « pédagogiques », produit par des sociétés allemandes. II crée une société de matériel cinématographique, pour disposer des projecteurs nécessaires. Il fait lui-même des films : avec les acteurs du Théâtre alsacien, il réalise ce qu’on appellerait aujourd’hui des captations. La presse en fait part. Il a du succès. Il crée un laboratoire de développement et de titrage de films (on est à l'poque du muet, où le "carton" joue un rôle explicatif majeur), dans une vieille maison qu’il va restaurer et qui est bien connue aujourd’hui sous le nom de « Maison des Tanneurs ». Il semble donc avoir tout en main, contrôler toute la chaîne du cinéma, du tournage jusqu’à la diffusion.

Oui, mais. Charles Hahn en veut plus. Il veut être libre de donner plus de séances, toujours plus. Et les autorités allemandes veulent au contraire limiter au maximum les cinémas en Alsace. Alors il se lance dans une grande bataille juridique, pleine d’audace. Il n’en peut plus d’être contrôlé, limité, asservi en silence. Il veut défrayer la chronique, afin qu’on fasse un procès retentissant où enfin, il pourrait s’exprimer. Il fait une projection interdite, provoque un procès… et le gagne (1912)! Il ouvre la brèche, et parvient, du moins jusqu’à la guerre, à multiplier les projections. Le cinéma en Alsace ne sera pas seulement allemand, mais aussi alsacien. 

Pour un temps. Car la guerre, puis l’évolution des techniques de production et de diffusion finiront pas faire disparaître ces artisans régionaux du cinéma, au profit de grandes sociétés allemandes, puis françaises et américaines. Les conflits sont à la hauteur des intérêts en jeu : énormes. Charles Hahn choisit de s'allier avec Pathé, et développe avec Pathé Rural une énorme campagne de diffusion cinématographique itinérante dans toute la région. Echec annoncé avec la naissance du cinéma parlant : les campagnes alsaciennes ont besoin de films en allemand. Hahn voudrait du film français parlant allemand. Trop petit marché pour Pathé. Politiquement incorrect pour l’Allemagne nazie qui « a d’autres projets ». Le Pathé Rural d’Alsace et de Lorrainedisparaît en 1940.

Charles Hahn, cinéphile incorrigible, a continué après la Ière Guerre, à être influent dans tous les domaines cinématograhiques, exploitation, réalisation, titrages bilingues, écriture de scénarios (Maudite soit la guerreMamselle Murrwaddel, - pour lesquels il ne trouve pas de producteur -, et La Naissance de la Marseillaise, qui sera réalisé en 1936. Tout un programme sur son engagement politique, à la fois patriote et régionaliste. Evacué en 1939, il est déclaré en 1940 « Ennemi du Reich » par les nazis, qui confisquent ses biens, en particulier ses films, conservés dans sa maison de la rue de la Demi-Lune. Le coq ("Hahn"), si gaulois, meurt en 1940 en Avignon loin de sa ville natale.

Sa passion du cinéma n’a pas été vaine. Car il a été accompagné par d’autres entrepreneurs qui eux, ont diffusé le cinéma partout en Alsace : les forains. Comme Lapp, autre pionnier mythique, ils ont parcouru villes et campagnes avec leurs manèges-cinémas, et fait connaître lors des fêtes foraines de chaque bourgade, les émotions, les rires et les larmes qui sont le bonheur du cinéma naissant, entre courses poursuites, mélos et tartes à la crème. Ces mêmes forains se sédentariseront après le bouleversement des conditions d’exploitation cinématographique : quand en 1907 Charles Pathé, alors plus grand producteur mondial, décide de louer ses films et non plus de les vendre, plus besoin de circuler pour amortir les films achetés. On pourra proposer aux mêmes spectateurs des films différents : le cinéma fixe est né. Il s’installe d’abord dans des auberges, puis dans des salles de plus en plus élégantes, en prenant modèle sur les salles de théâtre de l’époque. Ainsi naît en janvier 1914 la superbe salle de l’U.T.(Union Theater) de Strasbourg, toujours en activité presque un siècle plus tard, dans un décor heureusement inchangé, sous le nom de l'"Odyssée".

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Ailleurs, d’autres Alsaciens furent des champions (au sens médiéval du terme) du cinéma. En France, tout le monde connaît Pathé, la firme au coq, le Hahnnational ! On sait moins que sa famille a vécu plusieurs générations en Haute Alsace[1], avant de faire connaître à Paris les délices de la charcuterie alsacienne. De ce passé alsacien il reste un attachement et une sensibilité. Le fait que le bras droit de Pathé, Edmond Benoit-Lévy, ait été Strasbourgeois, n’est peut-être pas un hasard. Très connu des historiens du cinéma, Benoit-Lévy a été le maître d’œuvre et en partie l’instigateur des grandes lignes de la politique Pathé. Il a fait beaucoup pour que le cinéma devienne le « 7èmeart », un divertissement universel et non pas seulement populaire, en le rapprochant du théâtre et de la littérature. Avocat, il abandonne le Palais pour le cinématographe naissant. Shocking : «  « Je lui attribuais de l’inconscience pour exercer un métier d’aussi mauvais goût », rapporte le jeune journaliste et futur réalisateur Henri Fescourt, (La Foi et les montagnes,1959). Oui, Benoit-Lévy se donne pour mission la démocratisation de la beauté grâce au cinéma. 

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Pour cela, il faut de belles salles, des « salles de belle compagnie », et non pas les « établissements rudimentaires et mal tenus » jusqu’alors dominants (les Flohkinnes ou cinés à poux alsaciens !). Il fut un brillant stratège en matière d’exploitation cinématographique, habile à constituer un empire cinématographique, à la fois dans la production et dans la diffusion. 

Il faut de beaux films. Des producteurs :en 1907, lorsque Pathé décide de louer ses films, il signe avec lui un contrat d’exclusivité réciproque pour vingt ans dans son réseau de salles (salles Omnia-Pathé). De bons auteurs, aussi, et non pas des tâcherons qui expédient des films à toute vitesse. Pas seulement des adaptateurs, mais aussi de vrais créateurs pour un mode d’expression nouveau, le cinéma. Benoit-Lévy les défend par tous les moyens : il fut un grand critique de cinéma, au sein de la Société populaire des Beaux-Arts, puis dans la pionnière Phono-Ciné-Gazette, qu’il fonde en 1905, et par l’entremise du Ciné-Club, qu’il crée l’année suivante.Juriste, il a, le premier en France, combattu pour faire respecter la propriété intellectuelle au cinéma et adapter à l’écran de grandes œuvres littéraires, autour de la Société Cinématographique des Auteurs et Gens de Lettres. Son premier film sera L’Arlésienne, joué par les meilleurs acteurs du théâtre de l’Odéon, et accompagné d’une musique de Bizet. Le plus important, « événement capital de l’histoire du cinéma français », comme le souligne l’historien du cinéma Jean-Jacques MEUSY, fut L’Enfant prodigue, film d’une heure et demie sorti en 1908.

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Pourtant, il ne fut pas qu’un homme d’affaires. C’était un homme intègre, et un homme de convictions. Ses idées ? Soutenu par son engagement dans la franc-maçonnerie, un attachement solide à la France républicaine défendant les droits de l’homme. Un amour fidèle pour l’Alsace, qu’il voulait française : il raconte avoir été en larmes en voyant le film de « L’Entrée des Français à Strasbourg » en 1918. Une éducation populaire, enfin, et ce grâce au cinéma. C’était un grand humaniste et un homme généreux :  « Benoit-Lévy est fraternel. Je ne vois pas de meilleure façon de résumer l’esprit et la personnalité de cet homme qui a cent fois ou mille fois prouvé une impressionnante virtuosité de business-man, mais qui n’a jamais pu s’empêcher d’y apporter son cœur. »(Louis Delluc, Ecrits cinématographiques, I Le Cinéma et les cinéastes).

Son neveu continuera son œuvre et fera du cinéma un instrument au service du progrès social et de la défense des plus pauvres : il croyait à l’utilité humaine du cinéma, (cf. son livre « Les Missions du cinéma »), et il réalisera lui-même de nombreux documentaires au service de la santé, de l’hygiène, de l’éducation, de la tolérance. 

Bien loin de là, mais toujours avec Pathé, Mundviller[2], a eu pour mission de faire connaître le cinéma en Russie. Délégué officiel à la cour des Romanov, il doit sa nomination à sa bonne connaissance de l’allemand, la cour russe étant alors germanophone sous l’influence de la tsarine. Il a formé des opérateurs du tsar, a organisé des projections de films français, et atourné de nombreux films, fictions ou reportages (dont l'un sur Tolstoï : "Pendant plusieurs jours je tournai toutes les péripéties de la maladie, et ensuite de la chambre mortuaire, j'étais le seul opérateur présent", écrit-il). Il restera en Russie jusqu’au lendemain de la Première Guerre mondiale, s'engagera dans l'armée française puis s'établira en France. Il travaillera dans les anciens studios de Méliès cédés par Pathé aux "Russes de Montreuil", cinéastes exilés en France après la révolution de 1917. Il retrouve ses amis russes Alexandre Volkoff, Tourjansky, puis continue une brillante carrière d'opérateur aux côtés des plus grands réalisateurs, comme Renoir ou Abel Gance (il fut opérateur pour son Napoléon). Engagé par l'IDHEC (Institut des Hautes Etudes Cinématographiques) dès sa création en 1944, il y transmettra sa passion du cinéma. 

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Ainsi, dès ses premières décennies, le cinéma eut en Alsace une histoire mouvementée, sous l'influence souvent douloureusement partagée de l'Allemagne et de la France, avec des aspirations à un rayonnement universel.



[1] Les parents de Charles Pathé sont des Alsaciens d’Altkirch (le nom de jeune fille de sa mère est Kech), partis tenir une charcuterie en Seine-et-Marne où est né Charles en 1863.

[2] Alexandre JANDROK : Joseph-Louis Mundviller, enquête sur un opérateur au temps du muet,in Cinégraphes N°2, Université de Strasbourg, Mai 1995.